Cette planchette de bois dense à la patine brune a été gravée manuellement sur une face par évidage.
Elle a une forme longue et étroite, car il s'agit d'une couverture de livre sacré tibétain nommé Pustaka (dPe-cha = livre) ou Pothi. En effet, les pages des manuscrits tibétains ne sont pas reliées mais maintenues entre deux couvertures de bois aux décors plus ou moins raffinés. Le tout est emmailloté dans des tissus carrés noués (Dpé-Ré) et parfois ceinturé (Sked-rags)
La forme horizontale particulière des feuillets est un héritage des premiers manuscrits indiens initialement écrits sur des feuilles de palmier séchées et traitées (les "Patras") Il convient de comprendre que ces livres ne sont pas que de simples supports de connaissances, ce sont des incarnations des paroles du Bouddha, du Dharma. Des textes sacrés comme la Prajñā-pāramitā en cent mille versets (Bum) font partie intégrante de la triade : livres comme manifestation de la parole du Bouddha (Sung Ten), statuaire et peintures comme manifestation de son corps (Ku ten), Chorten comme manifestation de son esprit (Thug ten) A tel point que les livres dPe-Cha sont traités comme des dignitaires de haut rang : habillés d'étoffes précieuses, toujours conservés en hauteur, trônant dans leur maison faite de niches individuelles autour de l'autel (Lha-Khang) D'ailleurs, le terme Mjal ba (= avoir audience avec) fréquemment utilisé par les tibétains à propos de leur relation avec ces livres, démontre que bien plus qu'une lecture c'est une véritable rencontre, un dialogue où l'on demande au texte de bien vouloir nous prodiguer son enseignement.
Des dPe-Cha historiques majeurs du Kanjur et du Tanjur ou de la Prajñā-pāramitā sont parfois mis au rang de reliques : rédigés avec de l'encre mélangée au sang d'un Lama défunt, texte-doctrine-Maître ne font plus qu'un. Ils sont sortis en procession, ils sont invités à des manifestations, ils sont portés en circumambulation autour d'édifices sacrés importants, ils sont mis en contact du sommet du crâne en guise de bénédiction. Nous voyons qu'au-delà du savoir intellectuel qu'il comporte, le livre dPe-Cha détient intrinsèquement un pouvoir actif sur les hommes et leur environnement : irradiant la Lumière du Bouddha, transmutant le karma négatif, guérissant les souffrances, écartant les obstacles à la pratique, nettoyant les souillures de l'Esprit, en bref tous les pouvoirs présumés d'une relique.
Cette belle et originale couverture de livre comporte sur toute sa surface le texte incisé "OM MANI PEME HOUNG" qui est le célèbre Mantra de Chènrézig. Son écriture alphasyllabaire dérivée du Brahmi est le Ranjana. Celle-ci émerge autour du XIe siècle au Népal et devient courante avec le Devanagari, portée par les premiers habitants de la vallée de Katmandou, les Newars. Il est singulier de retrouver ensuite cette écriture en Inde, en Mongolie, en Chine et même au Japon, par l'intermédiaire du bouddhisme et de ses monuments, livres ou objets de culte.
En effet, le Ranjana est assez prisé en décoration au frontispice d'un temple ou d'un ouvrage sacré, mais aussi bien entendu pour composer les Mantras notamment sur les cylindres des Mani Korlo. Au Tibet, le Rajana est nommé Lantsa (Lanydza) Les textes intégralement rédigés en Lantsa sont plutôt rares. Le bouddhisme Tibétain préfère l'employer dans la même veine que le Mahayana, en matérialisation de la puissance immanente de syllabes, noms ou mots sacrés ayant des propriétés quasi magiques, puisque capables d'accorder d'innombrables bienfaits à ceux qui les lisent, les entendent, les touchent ou même les contemplent sans les comprendre.