Cette amulette Tibétaine de type Tsa Tsa d'un bleu azur est tout à fait contemporaine. De prime abord, le personnage moulé semble être un Bouddha, siégeant en Padmāsana sur un lotus à simple corolle. Toutefois, les sept serpents (Nagas) occupant son auréole autour de sa tête l'identifient formellement comme étant le légendaire philosophe et Bhikshu Nagarjuna. Autre caractéristique physique rare hormis le Bouddha lui-même, il est porteur de l'Ushnisha au sommet du crâne, témoignant d'une Sagesse supra-mondaine dont la lumière rayonne au travers de la mandorle (Prabhāmaṇḍala) enveloppant son corps.
Nagarjuna réalise de ses mains le Dharmacakra mudra, c'est à dire le geste de l'enseignement du Dharma, en référence au deuxième tour de roue du Bouddha Sâkyamuni au pic des vautours (établissement de la doctrine de la Prajnaparamita, dont la vacuité des phénomènes) Car Nagarjuna est un éminent enseignant, auteur (présumé ou établi) de textes fondamentaux pour le courant Mahayaniste, dont les 27 chapitres des "Stances du milieu par excellence" (Madhyamakakārikā) composés de 447 strophes très concises formées en 32 syllabes chacune, destinées à être mémorisées et commentées par les disciples de son école (Madhyamaka) Au sein de ses œuvres, il vise essentiellement à démanteler la construction erronée du "soi" nourrie de nos perceptions ordinaires. Il ne cesse de vouloir pointer du doigt l'illusion d'un monde extérieur réel conventionnel, qui ne résiste pas à l'analyse sous l'angle de la vacuité des phénomènes donnant accès à la réalité ultime (l'Eveil) Les phénomènes ne sont pas niés, ils sont réalisés comme étant des expressions multiples d'une Vérité unique, éternelle, inconditionnée. Cet état indicible "au-delà de la connaissance", qui transcende même l'apparente dualité Samsara-Nirvana, est acquise par la Prajnaparamita ou perfection de Sagesse.
Nagarjuna a l'habileté de récuser le discours purement théorique, il ne rentre pas dans l'argumentation contradictoire jugée impropre à rendre compte de la Vérité. Ses stances ont un but de désagrégation des racines mêmes de la controverse (Vigraha vyavartani) en invalidant les spéculations de son objecteur sans en défendre ensuite une autre logique : l'absence de réponse est une réponse non limitative, puissante, transformatrice.
Historiquement, Nāgārjuna demeure une énigme tant sa biographie est incertaine, au point d'affirmer aujourd'hui que plusieurs Nāgārjuna se sont succédés durant plus de 600 ans selon les traditions de références. Il est cependant admis que le premier Nāgārjuna a vécu autour de 150-250 BC, d'abord dans la caste des Brahmanes au sud-est de l'Inde (Andhra Pradesh - Nagarjuna Konda ou "colline de Nāgārjuna ") avant de se convertir au bouddhisme et d'essaimer beaucoup plus loin, jusqu'au Bihar (il fût abbé du monastère qui deviendra la prestigieuse université de Nalanda) avec son principal disciple Aryadeva (patriarche du Chan) et au Népal.
Son nom (en tibétain Klu sgrub ou Ludrub) révèle toute la profondeur ésotérique de ses enseignements et leur base surnaturelle : composé de Naga "serpent" ayant une face humaine, habitant Pātāla (royaumes souterrains), et d'Arjuna "blanc", "brillant", "clair", "pur dans ses actions". Car la légende raconte qu'après avoir subjugué les venimeux Nagas par la perspicacité de sa logique, ces derniers l'ont reçu dans leur monde d'où il a rapporté aux hommes le Sutra Joyau de la Prajnāpāramita, soigneusement gardé après la seconde mise en mouvement de la roue du Dharma par le Bouddha lui-même.
Symboliquement, nous avons ici bien entendu une allégorie de la soumission des 7 Nagas (accès à la Sagesse) du tréfond de l'inconscient (plonger en soi, à la rencontre de soi, dans la matrice, la grotte, le souterrain) devant l'Esprit de claire lumière (état naturel de notre esprit, union de la clarté et de la vacuité), qui ouvre un potentiel extraordinaire de félicité (le Joyau, texte racine) à partager avec tous les hommes dans l'ignorance pour mettre fin à leurs souffrances (remède universel)
En occident, une fameuse formule alchimique dépeint aussi précisément ce chemin en trois partie "base, voie et fruit" : V.I.T.R.I.O.L. (VISITA INTERIORA TERRAE RECTIFICANDO INVENIES OCCULTUM LAPIDEM)
D'ailleurs notre Tsa Tsa est amalgamé en son dos avec deux perles colorées qui ont été stockées plusieurs dizaines d'années au sein de la grotte de Nāgārjuna au Népal. Elles font donc figure de reliques pour restituer à leur porteur toute l'énergie mystique accumulée dans cet endroit sacré.