Cette détrempe de belle dimension sur toile de coton enduite n'est pas réellement un Thangka tibétain, puisqu'elle a été acquise au Népal en 1992 auprès du peuple Newar, nous la qualifierons donc plus précisément de Paubhā (nom dérivé de "Patta" = bande ou tissu coloré en Pali)
Dans le style Palas (tibétain "Tson tang", peinture polychrome) Sa finesse de réalisation est remarquable, travail d'un Maître Chitrakar (= créateur d'images, la caste des peintres) Son sujet principal est tout autant intéressant par sa rareté : il s'agit d'une femme, une fameuse Siddha indienne cachemirienne du XIème siècle nommée Niguma (= imperturbable, impassible) ou Shri Jñāna (= splendeur de connaissance transcendante) ou Vimala Shri (= pure / inaltérable splendeur) ou bien encore Nigupta (= inaccessible, dissimulé)
Niguma est une figure complexe du bouddhisme Vajrayana, à la fois Mahasiddha, Yogini et Dakini. Face à son enseignement et à sa réalisation, les quelques traces biographiques discutables imprégnées de légendes n'ont que peu d'importance. On l'a dit par exemple sœur (épouse ?) de Naropa, ce qui reste à démontrer.
Outre son esthétisme général, ce qui rend cette peinture Paubhā singulière c'est de pouvoir réunir distinctement au sein de la même composition tous les attributs de Niguma, sous une forme idéalisée mais demeurant humaine avec ses signes iconographiques propres. L'œuvre revêt ici la fonction de support de pratique de dévotion et de méditation centrée sur un modèle spirituel (pratique de Guru yoga)
- En tant que Dakini et Mahasiddha, ses accessoires sont ceux d'une divinité tantrique courroucée, héritages des Kāpālikas.
Elle est seulement vêtue d'une jupe en peau de tigre (libérée de toute convention, affranchie de tout concept erroné, force de la compassion agissante. Les instincts et les pulsions animales ont été soumis par l'amour)
Elle maintient de son épaule gauche un grand Khatvanga (ce "bâton tantrique" rappelle la présence masculine de la méthode, fermement associée à la sagesse de la Dakini féminine. Les têtes coupées empalées symbolisent autant les Kayas que les portes de la libération du Samsara. Tandis que le trident sommital évoque le triomphe sur les royaumes des enfers, du ciel et de la terre. On peut en outre raisonnablement penser que le trident fait référence à l'équilibre dans le corps des Nadis latéraux d'énergies Ida et Pingala, engendrant la montée de la Kundalini par le canal central Sushumna jusqu'au sommet du crâne pour transformer radicalement la conscience : le résultat des pratiques intensives d'Asanas, Tantras, Mantras)
Elle soutient de sa main gauche un Kapala garni (par ce geste elle nous fait don de la félicité engendrée par la mort de l'égo dont se délecte la Dakini dévoreuse de chair)
- En tant que Yogini et enseignante, d'autres caractéristiques ont été accentuées.
Elle brandit un Damaru en main droite, à hauteur de la tête (produisant un son frappé, afin de convoquer dans un charnier les Dakinis au puissant rituel Chöd, visant à offrir son propre corps aux esprits affamés par pure compassion, pour rompre tout attachement à l'ego)
Elle est assise de façon détendue en Vāmārdhaparyanka (abandon, calme, ouverture, absence de tension intérieure, mais aussi propension à l'action)
Une ceinture de méditation (Yogapatta = "tissu de Yogi") soutien sa jambe gauche (cette ceinture en usage depuis très longtemps chez les ascètes indiens permet de maintenir leurs membres en position de rigidité durant les Asanas. Par extension, c'est un symbole de fermeté de la conscience, capacité de concentration durant la méditation, stabilité du corps qui rentre en union avec l'esprit du pratiquant)
Niguma fût instructrice tantrique de Kyungpo Naljor, le fondateur de la lignée Shangpa Kagyu, qui semble être figuré en haut de la peinture, à la droite de Nagarjuna dans un halo arc-en-ciel faisant le Dharmacakra-mudrā (mise en mouvement de la roue du Dharma)
Kyungpo Naljor reçu les enseignements de 150 Maîtres durant ses 7 voyages en Inde et au Népal. Parmi ceux-ci, 5 initiations majeures furent mises en avant au sein de la lignée Shangpa, dont la plus importante celle de Niguma qu'il subdivisera en 3 cycles transmis dans le secret de génération en génération.
Symétriquement à Kyungpo Naljor se tient un lama Karma Kagyu au chapeau rouge (Kamtsangpa), ce qui est cohérent puisque cette école tire sa filiation de Vajradhara, tout comme Niguma reçu l'illumination de ce Bouddha primordial. Ce lama est sans doute un Shamarpa.