Cette ancienne amulette tibétaine en alliage de bronze patiné figure une créature mythique familière autant dans le bouddhisme que dans la religion Bön ou bien l'hindouisme. Il s'agit de Garuda (= seigneur des oiseaux, celui qui ingère du poison) ou Khyung en tibétain (= oiseau géant, aux ailes d'or), possédant un corps anthropomorphe avec des ailes, des serres et une tête d'aigle. Sa filiation comme Vahana de Vishnu le place en souverain des animaux à plumes.
Il est intéressant de noter qu'en volant dans le ciel proche du soleil, au service du dieu protecteur Vishnu, le Garuda hérite d'une combinaison de leur puissant symbolisme adaptée selon la tradition qui l'assimile :
- il brille comme l'or, à tel point qu'à sa naissance il fût confondu par les dieux avec Agni (le dieu védique du feu)
- son frère ainé communément admis est Aruna (le cocher du char de Surya portant le soleil levant pour les hindous)
- il est qualifié de "dévoreur" des rayons du soleil et par conséquent détenteur de l'élément feu
- il est l'ennemi des forces souterraines, obscures, cachées, telluriques (les serpents Nagas), à l'image de la lumière qui repousse les ténèbres
- il soutien la vie en combattant les maladies et autres calamités déclenchées par les Nagas (autrement dit il consume le Karma négatif, purifie le pratiquant de rituels du Bön et du Vajrayana pour éliminer les obstacles à l'Eveil)
- il est lié au cheval du vent Lungta dans la tétrade des animaux cardinaux (drapeaux de prière tibétains)
- il garde le mont Meru, autour duquel gravite le soleil, contre les assauts des démons (défenseur de l'équilibre du monde entre ciel, terre et enfers)
- il apprend à capturer par la tête et la queue les serpents, afin de leur faire régurgiter les pierres qu'ils avalent pour s'alourdir et empêcher le Garuda de prendre son envol (agent lumineux qui libère l'adepte des peurs et des espoirs, apporte la synthèse de l'alpha et l'Omega, permet de délester l'Esprit du poison de l'ego pour révéler sa véritable nature primordiale)
- il est la sagesse courroucée (la réalisation de la vacuité donne courage, liberté de planer au-dessus du binaire, espace infini, capacité de transformation de toutes les adversités apparentes en expériences pour renforcer sa pratique)
- il ne peut pas être anéanti par le feu et renaît de ses cendres encore plus puissant tel le phénix (la nature grossière éliminée révèle la clarté lumineuse et éblouissante de l'Esprit)
Ce type d'amulette est nommé "Thogchag" (de "Tog" = éclair, foudre, au-dessus, élevé et "lcags" = fer, métal) ce qui signifie fer/métal tombé du ciel ou fer/métal né de la foudre. Car les tibétains imaginent qu'un éclair qui s'abat sur terre peut être porteur d'un objet transmis par les entités célestes. Ce "Thogchag" est une manifestation terrestre d'énergie concentrée aux propriétés nécessairement extraordinaires. Par analogie, les "Thogchag" les plus recherchés sont conçus avec tout ou partie de fer météoritique.
Nous l'avons vu, Garuda est associé au soleil, au ciel, à la puissance, de ce fait son effigie en "Thogchag" est expressément approprié puisque l'un renforce les attributs de l'autre. La couleur de notre pièce est aussi cohérente avec celle de Garuda et révèle un alliage "Dehma", c'est à dire l'obtention d'un métal entre le doré et le blanc, brillant comme un arc-en-ciel.
Ce "Thogchag" est de grande taille, il n'était sans doute pas destiné à un ornement (sac, pochette, vêtement) mais plutôt à un tour de cou ou bien à un usage domestique. En effet, peu importe si le "Thogchag" est au contact du corps ou placé dans le foyer, il agit comme rééquilibreur, dans le sens où pour les tibétains les malheurs, les maladies, la malchance sont des conséquences de dysharmonies internes et externes ouvrant la porte aux esprits malins.
Basiquement, le "Thogchag" est donc adopté à la manière d'un talisman, il forme un bouclier protecteur contre les démons, la magie noire, les ennemis. Sur un plan spirituel plus subtil, cette amulette au haut potentiel énergétique permet d'accroitre sa réceptivité au Dharma : le bouddhisme du Vajrayana est pragmatique et l'utilise non moins que tout moyen habile permettant de minimiser les efforts à déployer sur le chemin de l'Eveil.
Les "Thogchag" sont extrêmement diversifiés, des animaux réels ou mythologiques jusqu'aux divinités du bouddhisme tantrique, en passant par des formes plus abstraites et même des objets usuels (lames, boutons, boucles, ...) En fait, les "Thogchag" sont hérités du Bön, utilisés et exposés par les guérisseurs, les médiums, magiciens chamans, ce qui explique leur variété et leur notoriété établie depuis des siècles avant la première diffusion du bouddhisme au Tibet.
Les "Thogchag" partagent avec les perles "Dzi" d'être "Rangjung" (miraculeusement auto-manifestés) A l'instar du porte-bonheur naturel, trouver un "Thogchag" par hasard sous terre (parfois des restes d'armes et outils de la Protohistoire, pointes de flèches ou hachettes) atteste ainsi d'un très bon Karma, même si la grande majorité de ces petits objets a été intentionnellement conçue pour être des talismans.