Cet ancien grand pot en terre cuite d'origine népalaise (région de Bhaktapur) est unique.
Il s'agit d'un récipient à Jaarh, également nommé Chang (Chhaang ou Chhyang) au Tibet. C'est une bière d'orge ou de riz, un alcool domestique non distillé, très populaire au Tibet, au Bhoutan et au Népal. Le Chang a autant de recettes que de propriétés supposées. Au moins une vingtaine de préparations différentes sont recensées, selon les effets attendus : endormissement, réveil, énergie, cultes et offrandes, ... Car le Chang est avant tout une boisson de partage, de convivialité, d'hospitalité, de célébration.
Sa conception assez aisée est maîtrisée par les familles himalayennes : une pâte de grains (riz, millet, orge) est ébouillantée, puis additionnée de levures avant d'être mise en fermentation durant trois jours. Ce mélange (appelé Glum ou Bangma) est ensuite détendu avec de l'eau avant d'être consommé. Là où les choses se compliquent et se spécifient c'est avec l'addition de substances aromatiques ou médicinales à la levure. Si l'ajout d'épices tel le gingembre ne comporte pas de danger, il n'en va pas de même de la tristement célèbre aconit qui renferme un alcaloïde mortel s'il n'est pas rigoureusement atténué. L'usage de l'aconit dans le Chang relève à la fois de la pharmacopée asiatique (réputée tonique) et de la religion (rites de "passage", épreuve assimilable à une ordalie, proximité de la mort à la frontière des grands mystères, état modifié de conscience, ...) Par ailleurs, l'aconit renforce l'avertissement sur toute l'ambiguïté de l'alcool sans capacité de contrôle : il peut mener à une ivresse graduelle hautement néfaste puisque détournant de la vigilance et de l'éthique, violant les bénéfices d'une "précieuse existence humaine" (décrite en désinhibition, comportement dérégulé et destructeur comparable à un éléphant fou, perte de conscience, sommeil profond sans réaction tel un cadavre)
Notre exemplaire est clairement un pot à Chang de cérémonie, attesté par :
- la riche ornementation de Nagas.
Les Nagas sont les gardiens des mondes souterrains. Pareillement à l'alcool, ils sont à la fois attirants (gardien de trésors, détenteurs de sagesse cachée) et repoussants voire très dangereux (vivant dans les ténèbres, aptes à déclencher maladies et catastrophes naturelles mortelles)
A l'instar du subconscient (notre nature profonde), ils demandent à être courageusement affrontés puis domptés pour finalement servir les nobles causes. Portés en attributs, comme dans l'imagerie de Shiva Shanker, tels des trophées visibles extérieurement d'un combat gagné intérieurement pour la conquête du bonheur éternel (fin de l'ignorance) Ils accompagnent les êtres ayant été capables de dépasser toute peur, tout doute, toute vision duelle mortifère (transmutation du poison des illusions, triomphe sur le chaos, symbole de la puissance du réveil de la Kundalini, asservissement des Nagas qui deviennent des alliés dans la protection de la Vérité)
- le bec verseur à la fine embouchure de bambou (le Pipsing) en forme de tête de taureau Nandi
Le Nandi (Nandikeshwara) est le Vahana de Shiva. En distribuant le Chang, Nandi confère à la boisson ses qualités de force, surpassement, honneur, fidélité et protection. Généralement positionné face à Shiva dans les lieux de culte, Nandi agit comme un vecteur qui intercède auprès du dieu afin d'obtenir ses bonnes grâces.
- la présence de traces de couleur rouge orangée
C'est la marque du Sindoor ou Kumkuma (mélange de curcuma et de cinabre) appliqué sur le milieu du front des hommes, des femmes et des statues (centre du sixième Chakra "Ajna", l'ouverture de l'œil de Shiva, l'apparition de la Lumière, la conscience tournée vers la dimension divine) La Pooja de Sindoor vise à apporter bénédiction et longévité, comme dans le Sindoor Khela (Pooja de Durga)