Ce bloc de bois rectangulaire aux lettres tibétaines sculptées manuellement par évidage est une matrice xylographique très ancienne. Le texte y est inversé pour imprimer des feuilles de papier par pressage, une fois enduites d'encre sur toute leur surface. Cette technique ancestrale a permis la production et la publication peu coûteuse de folios destinés aux pratiquants bouddhistes. Ainsi, le "Kangyour" pour les Sutras du Bouddha et le "Tanjur" pour les exégèses des érudits, forment le canon du Vajrayana.
Cependant, ces matrices ont une destination bien plus large, intégrant des textes liturgiques, des estampes, et même les drapeaux à prières. La longévité de ce procédé perdurant jusqu'à nos jours s'explique par sa facilité de mise en œuvre, en l'absence de toute mécanisation. Curieusement, en dépit de la valeur hautement sacrée des feuillets édités, ce travail est fréquemment confié à des laïcs dont les gestes perfectionnés durant des milliers de répétitions atteignent une virtuosité et une coordination étourdissantes. Positionnés face à face en binôme, le premier répand d'un seul mouvement l'encre sur la matrice, tandis que le second pose la feuille par dessus. L'ensemble est pressé sur toute la longueur avec vivacité, avant d'ôter promptement la feuille pour séchage.
Nous avons déjà évoqué précédemment avec les Tsa Tsa la haute valeur conférée par les tibétains aux moules de fabrication. Ce ne sont nullement que de simples "outils", ils permettent la multiplication à l'infini de l'image d'une déité ou d'un Stupa, et par là même la propagation dans le monde de ses qualités transformatrices ou auspicieuses soutenant le chemin vers l'Eveil. Les blocs xylographiques des copistes sont des vecteurs actifs du Dharma, par conséquent ils sont conservés et manipulés avec autant de déférence.
Le Parkhang de la ville de Dergué (Sichuan) en est un formidable exemple. En effet, cette imprimerie de la lignée Sakyapa recèlerait plus de 200 000 blocs dont les plus anciens ont trois siècles. Au-delà du trésor patrimonial unique qu'il représente, les pèlerins le visite comme ils le font pour un lieu saint : c'est un refuge d'où rayonne le Dharma, la parole du Bouddha est inscrite sur ces tablettes prête à être transmise sans discontinuité. A l'instar de la flamme allumant d'autres flambeaux à son contact, la lumière contenue dans ces textes se partage par la matrice xylographique sans jamais l'affaiblir.
D'ailleurs traditionnellement au Tibet sont considérés comme sacrés les objets du Rten gsum (= trois joyaux du sanctuaire), qu'il faut comprendre comme supports de manifestation du Bouddha sur terre : images (corps), Stupa (esprit), écritures (parole) Les Sutras et autres textes tantriques parfois cachés puis redécouverts (Termas) sont propices au rafraichissement périodique de la doctrine sous des aspects à la fois adaptés à un niveau de compréhension spirituelle spécifique et à une époque. Les moyens sont toujours adaptés aux besoins. Les paroles du Bouddha font écho dans les textes de manière équivalente à un enseignement direct. Ceci à tel point qu'il est dit au Tibet de ne jamais positionner une image ou une statue du Bouddha plus haut qu'un livre : l'icône ne saurait surpasser le Dharma.
Cette recommandation démontre que la relation avec le livre transcende largement l'unique cadre de l'étude. Rien que par sa présence, le livre (ou sa matrice xylographique) sanctifie un lieu et le protège des calamités et de toute catastrophe naturelle.
Les ouvrages de ce format "long" d'héritage indien sont appelés Glegs bam (= volumes de textes) ou en sanskrit Pustaka (= manuscrit), originellement rédigés sur des palmes. Les pages non reliées sont simplement maintenues entre deux couvertures nouées (généralement en bois, richement ou sobrement ornées)