Cette lampe à huile indienne en bronze oxydé à une apparence antique, cependant elle n'a sans doute pas plus de cinquante ans.
L'oiseau qu'elle représente est très souvent confondu avec un paon, populaire en Inde. Pourtant c'est un cygne nommé Annapakshi, bien qu'il dispose de caractéristiques physiques assez éloignées comme une crête sur le dessus de la tête et une queue proéminente en panache.
En fait, si son aspect est plus chimérique voire éthéré, c'est qu'Annapakshi est le véhicule (Vâhana) du dieu créateur de l'univers Brahmâ, mais également de sa Shakti Sarasvati. Curieusement, le véhicule de Brahmâ est antérieur à lui-même, car l'Annapakshi était déjà présents dans le Veda, mais en lien avec Surya le dieu du soleil (ce qui le rapproche d'Apollon dans son char dont le cygne est le fidèle guide pour se rendre durant les mois d'hiver à la terre sacrée d'Hyperborée où les habitants vivent entre abondance et jeunesse éternelle)
Plus tardivement, les Upanishad vont enrichir le symbolisme du cygne en lui adjoignant une aptitude supranormale à distinguer le réel (la vérité, la vertu) de l'illusion (la tromperie, l'immoralité, la fausse doctrine) C'est ainsi que naquit par ses qualités de candeur, de pureté, de vision parfaitement juste, la célèbre parabole de capacité à séparer le lait dans un mélange théoriquement indissociable de lait et d'eau.
Un autre nom fort répandu de cet oiseau est Hamsa (et même Annam), d'une étymologie à rapprocher de Aham sa "je suis cela" ou de Soaham "ce que je suis", encore une référence à la nature ultime des êtres comme l'Esprit pur ou l'âme cachée derrière les apparences (Maya)
Hamsa nous parle d'un état primordial indifférencié (part divine, conscience lumineuse) que nous n'avons en fait jamais quitté, qui n'est ni à acquérir ni à conquérir, qui n'a jamais été souillé (à l'instar de la propriété des feuilles du lotus, l'eau ruisselle sur le plumage du cygne sans le mouiller), pour lequel rien n'est à ajouter ou à retirer, simplement à réaliser. Dans la littérature, Hamsa se confond avec plusieurs espèces d'oiseaux aquatiques. Il est décrit en Inde du nord plus proche de l'oie sauvage à tête barrée que du cygne. Sa capacité migratoire l'assimile aux cycles temporels, dont la transmigration des âmes (pour les autochtones, l'oiseau disparait dans les cieux inaccessibles puis réapparait invariablement avec le rythme des saisons)
Pouvant se soustraire momentanément à l'apesanteur (la moralité aleste l'esprit en asséchant le Karma), il est un "passeur" entre les mondes (y compris intérieurement, car Hamsa est une personnification de la circulation du "souffle vital" dans le corps ou Prana) Position renforcée à la croisée des mondes par la faculté de l'oiseau à se mouvoir dans les airs, dans l'eau et sur terre. En aboutissement de la quête spirituelle, c'est un modèle de l'âme délivrée s'extirpant définitivement du Samsara (Moksha) avec son envol.
Notre lampe à huile est un exemple classique du modèle d'Hamsa répandu au sein des temples de l'état du Tamil Nadu :
- forme arrondie en "croissant" avec la queue en panache d'une taille démesurée
- plumes de la queue se déployant en volutes et motifs cachemire
- cou assez court
- petites ailes ramassées
Ce qui émerge du bec est davantage sujet à controverse. Certains auteurs affirment qu'il s'agit d'un brin de Sanjivani, l'herbe médicinale légendaire popularisée dans le Ramayana pour avoir ressuscité Lakshmana grâce à l'action d'Hanuman. D'autres qu'Hamsa brandit une tige de vigne en fleur, en signe de prospérité. Ou bien encore que le bec exhale un souffle de feu. Enfin quelques-uns plus pragmatiques distinguent une plante aquatique, voir une tige de lotus.
Toutes ces allégations sont colportées par emprunt. Elles sont séduisantes mais sans aucun fondement traditionnel historique. L'unique explication sérieuse est en lien avec le pouvoir surnaturel d'Hamsa déjà décrit de séparer le lait de l'eau, autrement dit d'extraire la réalité ultime dans un océan d'ignorance. Or ce qui résulte de la connaissance de la mécanique du Samsara, c'est l'Eveil amenant à la cessation de la mort en tranchant les causes de toute renaissance. Ce qu'Hamsa met à jour et régurgite c'est donc le Soma ou "jus", nectar d'immortalité. Car s'il y a sacrifice pour produire le Soma, ce sacrifice est celui du renoncement à l'ego perpétuant la renaissance dans le Samsara par attachement à la vue duelle.