Cet outil tibétain en cuivre est un Chakpur (Lcags prononcé "Chak" signifiant "métal ou fer" et Phur prononcé "Pur" que l'on retrouve dans Phurba donc "un pieu" ou "un clou" ou "un piquet") Effectivement sa forme conique très effilée, pour être maintenu comme un crayon entre le pouce et l'index, donne l'image d'une longue pointe de métal.
Sa surface n'est pas entièrement lisse puisque sur les trois quarts de sa longueur se trouve un mince rail cranté sur lequel est frotté la tige métallique qui accompagne toujours le Chakpur.
En fait, cet outil est destiné à dessiner les Mandalas et ce système ingénieux permet de faire s'écouler par vibration le sable coloré contenu dans le Chakpur. L'avantage est d'obtenir un flux continu de sable et de doser avec précision le débit grâce à la modulation de l'inclinaison combinée à la force du frottement.
Le Mandala de sable est une pratique majeure du bouddhisme tibétain. Il convient d'appréhender le Mandala comme la construction symbolique du domaine d'action d'une déité tantrique. Même si l'ensemble parait artistique, rien n'est positionné au hasard dans ces compositions sacrées qui obéissent à une codification stricte afin d'atteindre le plus au haut niveau d'efficacité. N'oublions jamais que le Vajrayana opte invariablement pour les moyens habiles menant le plus rapidement à l'Eveil durant cette existence.
Mandala est le terme sanskrit assigné au "cercle", au "disque", à "l'anneau". Le nom tibétain Dkyil 'khor enrichit cette définition car il est composé de Dkyil le "centre", le "noyau" et de Khor la "roue", la "périphérie" (comme dans Mani chos 'khor ou Mani Khorlo le "moulin à prière) Ainsi Dkyil 'khor nous éclaire davantage sur le rôle du Mandala : le pratiquant est à la fois dans le Mandala et à l'extérieur de celui-ci, la déité invoquée n'est pas séparée du méditant c'est la manifestation d'une qualité de son esprit. Dessiner un Dkyil 'khor est donc un acte qui dépasse largement la simple projection d'une conceptualisation mentale, il s'agit d'une expérience transformatrice pure de non-dualité où monde intérieur et macrocosme se rejoignent dans leur nature fondamentale.
Toutefois, par sa constitution le Mandala est aussi clairement un refuge sûr, immuable, à l'abri de l'instabilité inhérente au Samsara. En effet, le palais de la déité où s'exprime la qualité de la bouddhéité est intrinsèquement exempte de scories (comprendre d'éléments sujets aux conditionnements donc à la corruption), ce qui justifie les quatre cercles extérieurs infranchissables qui le protègent (et préservent autant le pratiquant durant sa Sadhana)
Tout Mandala de sable débute par le tracé d'un plan à la géométrie complexe pour un non initié (généralement grâce à des lignes de marquage à la craie) Ceci est à rapprocher de la base inébranlable sur laquelle la pratique va pouvoir s'établir, de la détermination insurpassable du bouddhiste à atteindre l'Eveil.
Puis les différentes parties du Mandala sont garnies avec les sables colorés (auparavant des gemmes concassées comme la malachite ou le lapis lazuli), en partant du centre pour aller vers la périphérie (rayonnement à partir de la demeure de l'illumination) Les gestes demandent une concentration extrême (cinq ans d'apprentissage au minimum) et ils sont accompagnés de Mantras adaptés visant à convoquer la déité dans l'ouvrage réalisé (Mantras médités par les exécutants et récités par les assistants)
Une fois terminé, le Mandala est voué à être dispersé. Cependant, il ne s'agit pas d'une destruction, car même cette figure sacrée est non-née : son assemblage éphémère d'éléments qui n'ont eux-mêmes aucune existence propre et indépendante exprime à merveille l'impermanence de toutes choses. D'un large coup de pinceau, le Lama ouvre une brèche dans le Mandala pour en faire sortir la déité. Ensuite il balaie le sable de l'ensemble du cercle par des gestes en virgule et il se déplace dextrorsum autour de la base du Mandala. Il reproduit ainsi l'énergie primordiale centrée d'un Gakhyil (Dga' 'khyil = "tourbillon de Joie", le bonheur incommensurable découlant de la réalisation de la nature de l'Esprit, le fait qu'ultimement tout l'univers mais aussi Samsara et Nirvana sont réductibles à une source centrale autoperfectionnée) En dernier lieu, le Lama recueille l'intégralité du sable pour le restituer à l'environnement, le plus souvent dans de l'eau courante (torrent, rivière) avec l'objectif de largement propager dans la nature les nombreux mérites accumulés durant la pratique du Mandala.