Ce magnifique objet d'origine tibétaine est un coquillage blanc avec une monture en argent ciselé et gravé, sertie de petites pierres semi-précieuses. Les trompes de coquillages du genre Rapana issus d'Asie du sud-est / mer de Chine (nommées Shankha "conque" ou Dung dkar en tibétain) ne sont pas rares, cependant cette petite pièce d'orfèvrerie de qualité exceptionnelle est beaucoup plus atypique.
La conque Shankha se retrouve autant dans l'hindouisme que le bouddhisme. Les hindous lui attribue un rôle significatif dans la Puja (libations) et l'accompagnement sonore des rituels sacrificiels ou des actes de guerres épiques. Pour ce second usage, l'apex du coquillage est sectionné afin de l'utiliser comme un instrument à vent, une trompe. La conque produit alors le son de ralliement, de début d'une bataille ou de déclaration de guerre, d'annonce d'un exploit héroïque. Interprété au niveau spirituel, ce son doit éveiller les consciences, affirmer publiquement sa détermination à combattre le mal et tous les poisons mentaux qui obscurcissent l'esprit en cachant notre véritable nature. L'armée des lignées de pratiquants est levée, l'assaut est lancé contre l'ego. En même temps la conque sonne l'espoir de la libération (du cycle infernal mort-renaissance) : c'est l'appel périodique du Dharma propagé dans les six directions (ou dans les six mondes pour les six classes d'êtres sensibles), profond et pénétrant.
En attribut de Sri Krishna, la conque est dénommée Panchajanya (de Pancan "cinq" et de Janya "naître", donc "produite du cinq") Cette appellation est d'abord mythologique car Krishna s'est approprié l'objet après avoir vaincu l'Asura Pancajana et avoir ramené du royaume des morts le fils de son Gourou qui avait été avalé par le démon de l'océan. Mais elle est également ésotérique, puisque le cinq dont il est question figure les cinq éléments : souffler dans la conque Panchajanya sonne donc le retour au Brahman, de l'innombrable déclinaison de la création composée à partir des cinq éléments vers l'unité primordiale, l'indifférencié, le non-manifesté, la cause de toute cause.
Ces deux lectures du Panchajanya sont complémentaires, elles soulignent une nouvelle fois que le dépassement de la dualité, la réalisation de l'illusion du moi, permet la résurrection dans le Brahman (le Moksha, libération dans l'état inconditionné de non-mort et de non-renaissance)
Notre exemplaire n'est cependant pas indien mais tibétain. De plus, sa petite taille et l'absence d'embouchure ne l'assigne pas à une fonction d'instrument à vent. En fait il s'agit d'une conque d'autel bouddhique destinée à la série des huit offrandes traditionnelles :
- eau de boisson (apaise les passions)
- eau lustrale (purifie le corps et l'esprit)
- fleurs (ouvre l'esprit au détachement)
- encens (rappelle la vacuité, l'impermanence des phénomènes)
- flamme / lumière (éclaire l'esprit, repousse les ténèbres de l'ignorance)
- eau parfumée (favorise la Sagesse)
- nourriture / Torma (nourrit la Sagesse)
- conque (appelle à l'Eveil)
Notons que la conque d'autel est stabilisée dans un bol d'offrande rempli de riz, ce qui nous ramène à Vishnu et de sa Shakti Lakshmi pour le renforcement du symbolisme de la création, de la transformation, de l'abondance, de la prospérité.
Ces offrandes peuvent paraitre modestes, au regard des incommensurables bienfaits de la voie du Dharma enseignée par le Bouddha, à qui elles sont généralement présentées quotidiennement. Toutefois, l'offrande tire sa qualité non de sa valeur matérielle mais de la motivation profonde sans cesse renouvelée qui l'accompagne : pureté de l'Esprit d'Eveil, volonté de cessation de la souffrance pour tous les êtres.
Car l'offrande intérieure prend pour le pratiquant une dimension bien plus vaste que son support extérieur. Preuve en est avec la présence du Mandala sur l'autel, à proximité des huit offrandes : c'est bien tout l'univers qui est offert à la bouddhéité, alors le bol d'eau devient océan, l'encens devient ciel et nuages, la Torma devient plats raffinés, la conque devient musique céleste, ...
En fait, par compassion le contenu de six bols vient apaiser la faim et la soif des six classes d'êtres vivant dans les six mondes du Samsara. Tandis que la lumière de la connaissance de la nature de l'Esprit et la conque de la propagation du Dharma viennent briller et résonner partout de façon transcendante, même dans les terribles enfers elles peuvent encore éveiller les consciences (la roue de la vie / des existences karmiques ou Bhavacakra nous montre qu'il n'existe ni damnation éternelle, ni paradis divin infini, dans le Samsara tout est transitoire) Lumière et son (ou verbe ou Mantras) sont deux ondes capables d'atteindre les confins de chaque monde.
Les neuf pierres semi-précieuses ornant l'extrémité terminale de la conque se rapportent :
- aux neuf grandes épreuves dépassées par le Bouddha Sakyamuni
- aux neuf consciences graduelles (des plus simples, celles des cinq sens, à la plus élaborée, la conscience Amala comme réalité ultime)
- aux neufs véhicules vers l'Eveil (par groupe de trois : ceux qui font sortir de l'origine de la souffrance c'est à dire des Sravakas - Pratyekabuddhas - Bodhisattvas ; ceux de l'ascétisme des Vedas ou tantras externes ; ceux des moyens habiles ou des tantras internes)