Ce rarissime talisman du Gandhara en terre cuite a été produit sous l'empire Kushan (env. Ier – IIIe siècles) Il a été partiellement nettoyé tout en conservant sa patine ancienne. Les inscriptions sur le pourtour sont sans doute gravées en écriture alphasyllabaire Brahmi restant à déchiffrer (ancêtre du Devanagari et bien connue sur les célèbres piliers d'Ashoka)
La représentation centrale de cette pièce est un Buddhapada (= pieds du Bouddha Shakyamuni) remarquable car c'est un support de vénération aniconique parmi les plus anciens (avec par exemple le Dharmacakra, le Stupa ou bien l'arbre de la Bodhi), à une époque où les premières icones du Bouddha naissaient vers le Ier siècle dans la même région du Gandhara, sous l'impulsion du Mahayana.
L'efficacité d'une composante aniconique réside dans le sentiment de présence intense de la bouddhéité qu'elle suscite. Par conséquent une empreinte, qui est intimement liée au corps du glorieux, s'avère particulièrement pertinente. D'autant que sa dévotion prolonge indéfiniment l'acte de prosternation et de profond respect réalisé du vivant de Siddhartha Gautama, à savoir poser sa tête à ses pieds.
Les Buddhapada sont identifiables par :
- Une forme presque rectangulaire, rigoureusement parallèle et élégamment proportionnée
- Les orteils longs, tubulaires et quasiment de la même longueur
- Les phalanges des orteils bien segmentées (N.B. : 15 phalanges au total par pied, ce qui est une erreur anatomique car l'hallux n'en possède que deux...)
- Une longueur identique pour les deux pieds
Ces caractéristiques sont tirées en grande partie des Mahapurushalakshana (= signes de parfaite beauté d'un Grand homme) au nombre de 32 majeurs, additionnés de 80 mineurs. Ils visent à démontrer que la réalisation spirituelle du Bouddha irradie aussi au travers de la perfection de son corps de manifestation (Nirmanakaya) visible dans les six mondes du Samsara.
Notons l'importance des pieds au sein de cette liste de singularités physique du Bhagavan (et plus généralement d'un Bodhisattva ou d'un roi universel Cakravartin) puisqu'il en est question 16 fois et que l'énumération débute par les pieds pour se terminer par la tête.
Ainsi le Buddhapada, même s'il est nécessairement supra-ordinaire par ses attributs, indique que le Bouddha Shakyamuni était un homme et donc que son Eveil est aussi réalisable par d'autres hommes. L'empreinte témoigne d'une présence terrestre, concrète, établie pour un être qui s'en est ultérieurement détaché pour accéder au Nirvana (libération de tout conditionnement)
En outre, nous pouvons classer les Buddhapada en deux catégories. Premièrement, la catégorie des empreintes dites "naturelles" qui apparaissent ou sont découvertes spontanément à des fins de conversion. Ceci est un héritage de l'Inde ancienne où les pas nus pieds d'une personne correctement analysés pouvait révéler sa clarté intérieure ou au contraire la présence de poisons mentaux comme la colère, le vice, l'ignorance, ...
Dans la seconde catégorie, nous trouvons les empreintes bien plus courantes, "fabriquées" au service sa dévotion, qualifiées de votives (Udesaka)
Le fait qu'il le soutient dans son intégralité, le pied contient en puissance tout le corps du bienheureux. Lorsqu'il est nu, il maximise l'ancrage à la réalité, il dénote le renoncement au superflu et aux attachements à la matière.
Parce qu'il est lié à la marche, le pied symbolise le véhicule du Dharma, la propagation de la doctrine. Les empreintes de profondeurs égales dénotent la parfaite stabilité extérieure et intérieure (Samatha, esprit pacifié) qui a marqué le monde.
Le Buddhapada est à mettre en relation avec le Bhumisparsa (geste de prise à témoin de la terre) : dans les deux cas la déesse de la terre mère Sthavara (l'immuable, la montagne) supporte et atteste la bouddhéité.
Enfin, remarquons au-dessus des empreintes la Swastika tournant dans le sens horaire (Dakshina), qui est un signe auspicieux (le mot Svasti étant une particule de bénédiction équivalente à "soit heureux", "ainsi soit-il", "que tout aille pour le mieux", ...) emprunté à l'Inde védique (Surya, le dieu du Soleil, le dieu le plus important du Rig-Véda) Dans l'iconographie bouddhique, elle est une équivalence du Buddhapada et de la roue du Dharma pour sa dynamique de cycle éternel. Emblème de grande stabilité, justement associé à l'élément terre sur lequel le Bouddha a imprimé son passage, elle est traditionnellement apposée sur les fondations d'une maison. A l'instar du Vishvavajra sous le socle d'une statue ou sous l'assise du méditant : ces symboles scellent une base d'un objet ou d'un espace consacré, autant qu'ils conjurent les dangers inhérents aux forces terrestres en contact avec lui. Il n'est pas surprenant de retrouver une Swastika sur un Buddhapada du Gandhara, région où se sont jadis mêlées les cultures florissantes helléniques, indiennes et perses. Puisque le Gammadion, formé de quatre lettres gamma, est la "croix grecque" (également récupérée comme marque du Christ pour la pierre angulaire du temple physique ou de chair)