Ces trois anciennes amulettes thaï sont composées d’argile rouge collectée sur un lieu saint, mélangée à des herbes sacrées (Wan Nur Din Daeng) Toutes comportent le même motif de Phra Rahu sur une face.
Dans la mythologie indienne brahmanique, Rahu est de la classe des Asuras (opposants aux dieux, démons des mondes inférieurs) et plus particulièrement fils de Vipracitti et du puissant Simhika à la queue de dragon. Ce qui explique son autre nom Saimhikeya (= premier fils de Simhika)
Au sein du bouddhisme, plusieurs démons sont aussi appelés Rahu. L'étymologie de Rahu nous renvoi à Rha (= quitter ou abdiquer), ainsi qu'à l'interjection Huh prononcée pour manifester son désaccord, sa colère ou bien un consentement obtenu par la force. Enfin, pour mieux comprendre l'épisode cosmogonique qui va suivre notons encore la corrélation entre Rahu et Raghu (= vif, léger, versatile) qui fût en outre un roi de la dynastie de Surya (soleil)
Les Asura bénéficient de pouvoirs surnaturels titanesques qui leur permet de défier régulièrement les dieux dans une soif irrésistible de conquête, de domination du monde des cieux. Un moyen indirect pour les récits héroïques hindous de mettre en avant les qualités insurpassables de Vishnu ou de Shiva et leurs nombreux avatars appropriés aux circonstances : plus l'ennemi est fort, plus la victoire est belle.
L'histoire de Rahu ne déroge pas à la règle, puisque dans sa folle ivresse de suprématie il tenta de se faire passer par un dieu, dans le but de boire le nectar d'immortalité (Amrita) issu du barattage de la mer de lait (Kshirasagara manthana) par les Deva. Mais il n'eut le temps de boire qu'une seule gorgée avant d'être reconnu et démasqué par le soleil (Surya) et la lune (Chandra)
Immédiatement averti, Vishnu utilisa son arme ultime, le disque Sudarshana Chakra qui décapita Rahu. Ainsi sa tête devenue indestructible erre dans la voûte céleste en quête de vengeance envers les deux luminaires qui l'ont dénoncé. S'évertuant périodiquement à vouloir avaler le soleil et la lune, comme représenté sur ces amulettes, il donne naissance aux éclipses. Tandis que son corps à queue de dragon (héritage de son père), qui n'a pas eu le temps de s'imprégner du breuvage des dieux, lui s'éparpille en myriades de comètes (Ketu) et autres météores ardentes éphémères.
Rahu provoquant les éclipses détermine son appellation de "seigneur des ténèbres" ou de celui qui "saisi", "fige", "s'empare" de la lumière. De ce fait, les offrandes qui lui sont destinées ont toujours une couleur noire (café, encens, raisin noir, ...)
Mais il y a une interprétation ésotérique plus profonde à ce récit, partant du fait qu'en astronomie hindoue, Rahu est considéré comme la tête de "l'axe du dragon". Cet axe est traditionnellement le grand détenteur de la mémoire du monde manifesté (le karma) par lequel s'écoule le flux d'énergie du temps, de la queue (mémoire du passé, karma)
Le nœud descendant de la lune, est le point où la lune coupe l'écliptique en passant au sud vers la tête (la redistribution des énergies et actions du passé dans les nouvelles formes du présent) Le nœud ascendant de la lune, est le point où la lune coupe l'écliptique en passant au nord. En position du nœud ascendant lunaire (tête du dragon) Rahu concentre donc l'héritage karmique qui sera redistribué dans la répartition, la configuration des planètes du ciel de naissance de l'individu (thème astral), assurant ainsi une continuité de cause à effet entre ses réalisations antérieures et son évolution présente. Ceci est capital en astrologie karmique.
Or, Vishnu ne se sert pas de n'importe quelle arme pour couper la tête de Rahu, mais bien le Sudarshana Chakra (de Su qui signifie "bon" ou "approprié" et Darsana qui signifie "vision"), donc la spirale de l’Eveil pour décapiter les forces du mal ou du temps.
Habituellement, Vishnu engage cette arme pour rétablir et/ou maintenir l’ordre du monde, le véritable Dharma. Ce disque symbolise la conscience ou l'Esprit d'Eveil, ce pouvoir illimité qui réalise toutes les formes interdépendantes de l’univers dont la nature est cyclique (la roue du Samsara) Seul le centre de l'idée, comme l'axe du disque tourbillonnant, est immuable et dans ce centre est inscrite la syllabe germe "Hri" qui représente la quintessence, la condensation ultime du Dharma (le verbe créateur, la semence, le point qui contient tous les possibles)
Vishnu sectionne les liens karmiques de l'axe du dragon qui préfigurent les renaissances successives : le corps physique corruptible devient alors corps de lumière ("arc en ciel" du Dzogchen), soleil et lune sont avalés car le temps est aboli (3 temps passé-présent-futur transcendés) tandis que l'Esprit sans désir est libéré dans le Nirvana.
Le sacrifice de Rahu est la voie de renoncement aux innombrables vies dans le Samsara : son acte de transgression provoque son basculement radical vers la libération.