Ce petit emblème népalais en bronze est une "bannière de victoire", nommée Dhwaja ou Dhvaja (Rgyal mtshan en tibétain)
Dhvaja signifie "drapeau", "étendard", en référence à son origine guerrière dans l'Inde ancienne : la bannière sous laquelle les armées se reconnaissent et sont fédérées pour la même cause.
Ce très ancien symbole fait partie du groupe des huit signes de "bon augure" Ashtamangala (Rtags bkra bshis brgyad en tibétain), pour les bouddhistes, mais aussi antérieurement dans le jaïnisme et le védisme.
Etymologiquement, nous pouvons rapprocher Dhvaja des mots Dhaya (soutenir, conserver, garder) et Jhayana (action de méditer, méditant), puisque cette bannière dans le bouddhisme Vajrayana est l'annonce de l'Eveil du Bouddha, en tant que triomphe sur tout dualisme, déséquilibre, obstacle. Par la méditation sous l'arbre de la bodhi, Siddhartha Gautama réalisa sa véritable nature et trouva le bonheur ultime (au-delà de toute saisie, de tout concept, de la souffrance)
Ainsi, cette bannière porte à la fois successivement les idées de détermination à atteindre l'Eveil, de (re)conquête de soi, et enfin de ralliement : se différencier pour se faire reconnaître des autres, signaler par là que l'on devient soi-même un potentiel refuge pour tous les êtres sensibles en proie au Samsara. Puisque nul n'est définitivement à l'abri s'il demeure dans les conditionnements du monde manifesté, cette bannière nous montre où trouver une source inépuisable de compassion, de sagesse, de sécurité. Elle marque la gloire du Dharma, la fin de l’ignorance avec le dépassement de l'illusion du "moi" (ego) Par extension de cette référence à la victoire du Bouddha Sâkyamuni, il est naturel de retrouver traditionnellement des bannières cylindriques en cuivre disposées en hauteur de façon bien visible de loin, aux quatre coins des toits des temples, des écoles du Dharma et monastères (Gompas) Quatre angles de la toiture, avec l'objectif de faire rayonner la doctrine (l'enseignement du Bouddha) dans les quatre directions cardinales, autrement dit sur toute la surface de la terre. Elles préviennent en outre les assaillants que la position acquise est maintenue, gardée de tous côtés.
Mais qui sont ces assiégeants qui tentent d'entraver le Dharma ? L'histoire bouddhique lui donne un chef : Mara. Improprement apparenté à un démon, Mara signifie "meurtrier" ou "tueur", dans le sens d'annihilateur, dissolvant des germes du Dharma. Il décourage la pratique des Qualités (Guna) du Bodhisattva et de la Voie médiane. En fait, le bouddhisme prête à Mara quatre déclinaisons, qui ont toutes été vaincues par le Bouddha : les quatre bannières des Gompas sont aussi par conséquent des témoignages de ces quatre succès. Un autre qualificatif très intéressant de Mara est Namuci qui veut dire "le non-libérateur" ou qui fait obstacle à la libération (du Samsara) C'est pourquoi il convient de voir Mara non comme un démon extérieur, mais telle une entrave intérieure, une force de notre nature karmique qui bloque le difficile chemin vers le renoncement définitif aux tentations samsariques.
Les quatre Mara dont le Bouddha a eu raison sont :
- Mara de l'amour-propre, prétention et de la débauche
- Mara de la passion (désir, saisie)
- Mara des débordements émotionnels (entrainant convoitise, avarice, fureur, inquiétude, ...)
- Mara de la peur de la mort (anéantissement, perte du moi)
On résume trop souvent l'action de Mara aux célèbres tentations, intimidations, visions effrayantes que ce dernier inflige au futur Bouddha (qui lui répond par le "non-agir", ne pas s'attacher à des pensées, des illusions nées de notre esprit, des phénomènes vides d'existence propre) durant sa méditation à Bodh-Gayâ. Cependant, on manque d'évoquer le Mara yuddha (ou "guerre de Mara") qui met à l'épreuve le Bouddha Sâkyamuni pendant une durée de sept ans (= symboliquement l'atteinte de la sagesse) en le suivant nuit et jour comme son ombre (= résistance de l'ego) dans l'espoir d'exploiter la moindre faiblesse (= nécessité de maintenir une vigilance, concentration, détermination de chaque instant sur le chemin initiatique / spirituel de la libération, sinon plus dure sera la chute...)
"Pendant sept ans, j'ai suivi le Bhagavan pas à pas ;
Je n'ai trouvé aucun défaut chez le (Bouddha) parfaitement éclairé et réfléchi.
Comme un corbeau plane au-dessus d'un rocher qui lui semble être un morceau de graisse.
Est-ce que l'on trouve ici quelque chose de mou, est-ce quelque chose de sucré ?
N'ayant rien obtenu là de sucré, le corbeau s'en alla de cet endroit.
Ainsi, comme le corbeau s'approchant du rocher, dégoûté, je m'éloigna de Gautama."
(Namuci déçu se retire - Sutta Nipata, Padhanasutta, V.445-447)
D'ailleurs, ces sept années ne sont pas toutes antérieures à son Eveil, puisque même un an après Mara n'avait pas totalement abdiqué : il chercha en vain à dissuader le Bouddha de faire tourner la roue du Dharma, en l'incitant à anticiper son entrée dans le Parinirvâna.
Mara personnifie le monde des vivants sous l'emprise de la mort. En cela il est sûr de sa puissance, car il est le souverain du Kamavacara (= royaume des désirs, à rapprocher du dieu védique Kama déva) Puisque chaque être aspire à vouloir prolonger la vie et ses plaisirs, cette envie irrésistible de partager aussi longtemps que possible des moments de bonheur avec ceux que l'on aime et que l'on protège. En outre l'idée de perpétuer sa lignée au travers de sa descendance est un instinct prégnant que nul ne saurait remettre en cause. Voir Mara seulement sous l'angle de la luxure, de la débauche, est donc un biais occidental pour le moins simpliste, car il favorise par exemple la pratique religieuse telle la voie du Pitryana.
Ce véhicule dit "ancestral" utilise les offrandes, sacrifices, prières afin de rendre grâce à la vie. Il s'agit de renouveler sans cesse des mérites religieux qui finissent par s'épuiser avec le temps : même dans une existence favorable (dieu, demi-dieu, homme) tout reste impermanent. Mara soutient cette production de karma qui renforce sa loi, engendre de nouveaux cycles terrestres. A contrario, des pratiques qui visent à déraciner les causes des renaissances dans le Samsara (voie du Devayana pour arriver au Brahman sans retour) sont perçues comme une provocation à son autorité, d'où son déchainement de fureur. Les trois poisons sont l'origine de la souffrance, et le Bouddha en a trouvé l'antidote, cependant ce ne sont pas eux qui se dressent devant lui, ce sont la vie et la mort comme deux faces d'une même pièce s'efforçant de promouvoir le cycle des renaissances, par conséquent de démotiver l'état suprême de Nirvana :
"Ô tu es maigre et pâle,
Et tu es aussi à proximité de la mort ;
Mille parties de toi sont vouées à la mort,
Mais la vie détient toujours une partie de toi.
Vivre la vie, ô Vénérable est la meilleure voie ;
En vivant tu pourras réaliser de bonnes œuvres ;
Tu pourras acquérir du mérite si tu vis ;
Viens, vis la vie sainte (religieuse) et verse des libations sur les feux sacrificiels,
Et ainsi un monde de gain de mérites.
Que peux-tu faire en luttant maintenant ?
Le chemin de la lutte aussi est rude
Et difficile et dur à supporter."
(Namuci au Bhagavan Siddhārtha Gautama en méditation - Sutta Nipata, Padhanasutta, V.424-428)