Ces deux grands moulages en terre argileuse à l'engobe brun sont d'origine népalaise.
Le mot sanskrit Svaccha dont dérive le terme tibétain Tsa Tsa, signifie pur, limpide, blanc, sans souillure. Il fait autant référence au kaolin ou argile blanche comme matière première qu'à la dimension sacrée conférée à sa production.
Puisque l'intention et la dévotion du créateur de ces moulages, mêlées à la pratique rituelle (récitation de mantras, prières de dédicace, consécration) vont littéralement "animer" la déité représentée qui investie ce support travaillé pour rentrer en résonance avec ses Qualités fondamentales.
Si les Tsa Tsa sont assimilables à des amulettes, notamment pour leurs capacités de protection (proximité avec leurs détenteurs lorsqu'elles sont transportées dans des reliquaires Ghau), de purification, d'intercession avec les divinités, elles ont en outre d'autres rôles spécifiques tels la commémoration, les célébrations, le chargement d'une statue ou d'un Chorten, la guérison, ...
Pour les hindous, l'argile est considérée comme la terre mère, donc convenablement travaillée elle est propice à façonner des images sacrées servant de supports de cultes, d'offrandes et de remerciements (ex-voto) Lorsqu'elles sont en argile crue, la désagrégation de ces images ramène au cycle perpétuel mort-renaissance et oblige à un renouvellement en lien avec des célébrations annuelles. Si elles sont cuites, alors leur pouvoir mystique est exalté par le feu purificateur pour compléter le quaternaire d'éléments sacrés (terre, eau, air, éther)
Notre paire de grands moulages est à l'effigie d'une déité très rarement rencontrée dans les collections ou le marché de l'art sacré asiatique. Une seule référence à ses Tsa Tsa a été retrouvée au sein d'une vente de la maison ABELL AUCTION COMPAGNY LOS ANGELES - CALIFORNIA. Ils sont présents dans un lot (422 - October 13th, 2022) qualifié imprudemment de "GROUP OF TIBETAN TERRACOTTA IDOLS".
En effet, l'étude détaillée de l'iconographie nous oriente bien plus vraisemblablement vers le Népal et une manifestation singulière de Bhairava (Jigs byed = le terrifiant seigneur de la mort) appelée Bhimsen ou Bhimasena.
Bhimsen est fort intéressant à étudier, puisqu'il a suivi une évolution iconographique et cultuel en passant de l'Inde ancienne au Népal (vers le XVIème siècle) et au Tibet. Héros épique de renommée modeste en Inde, il prit une toute nouvelle dimension parmi le peuple Newar sous influence tantrique, jusqu'à devenir Bhimdyo (= le dieu terrible) et même Bhimasena Bhairava en assimilation à l'avatar de Shiva.
Son origine védique est mentionnée dans l'épopée du Mahabharata où il est identifié comme le fils de Vayu (Vata, dieu du vent et gardien de la direction nord ouest) et de Kunti. Ainsi Bhimsen est un demi-dieu, le second frère des cinq Pandava. Sa principale caractéristique est la force brute qui le fit triompher de personnages malfaisants tels les Rakshasa ou les Asuras. Sa victoire sur le roi Jarasandha nous démontre cependant que cette force n'est pas brutalité aveugle, puisqu'il le tua le 14ème jour de combat (1+4 = recherche de l'unité dans le monde manifesté qui donne le 5 ou quintessence), en le séparant en deux et en éloignant chaque partie de son corps, afin qu'elles ne se resoudent pas à nouveau (ce qui avait été initialement l'œuvre de la démone Jara à la naissance de Jarasandha, d'où son nom "celui qui a été assemblé par Jara") Ainsi par ce geste Bhimsen libère l'Atman (le Moksha, l'essence retourne à la source), car il sépare l'être conditionné (ego, chair corruptible) de l'inconditionné (le Brahman) et sectionne en conséquence les possibilités de reformation future (arrêt des réincarnations dans le Samsara)
Outre une puissance titanesque, Bhimsen développe des qualités de grande loyauté, fidélité, droiture, ce qui l'a fait adopté comme protecteur populaire des marchands Newar, espérant que leur vénération fasse prospérer longtemps leurs affaires.
Son iconographie est indéniablement proche d'une déité courroucée à l'instar de Bhairava :
- un gourdin (Gada) tenu en main droite, pour broyer les obstacles
- le mudra de la menace (Tarjani = l'index qui pointe, désigne, averti) devant le cœur avec la main gauche
- un serpent en écharpe (transmutation du poison, triomphe sur le chaos, symbole de la puissance du réveil de la Kundalini, asservissement des Nagas qui deviennent des alliés dans la protection du Dharma)
- d'abondantes flammes en mandorle et sur son piédestal (la régénération par le feu, et en tant que Drag gshed ce sont les flammes de colère "juste", destructrice orientée vers les obstacles à l'équilibre du monde)
- troisième œil sur le front (vue qui transcende les trois temps et œil de feu qui réduit en cendre les passions, les illusions, les attachements)
- un corps large et massif, solidement campé sur ses jambes (opulence et prospérité promises aux pratiquants par leurs mérites, force qui renverse tout ennemi du Dharma, stabilité intérieure)
- ennemi vaincu au sol, piétiné, qui doit être Dushasana (tué par Bhimsen parce qu'il a humilié son épouse Draupadi)
- l'engobe noir des Tsa Tsa / moulages (noir qui attire tout, absorbe la lumière, condense, désagrège et abolit les formes ou phénomènes. Noir profond, abyssal, qui est absence de couleur c'est à dire indifférencié, dans le sens de dépassement de tout conditionnement ou un retour à la nature primordiale des choses qui n'est que vacuité)
D'autres éléments iconographiques sont propres à Bhimsen :
- une longue jupe (Jama qui signifie aussi "dépasser ses limites", "ne pas contenir ses émotions")
- une coiffe dite "à la grecque" (Mukuta ou "tiare" ou "couronne" ornée)
- une côte de mailles près du corps
- une large moustache
Au sein de certaines représentations népalaises (notamment celle de Tusha Hiti "le bain royal"), Bhimsen est flanqué de deux personnages squelettiques, affamés (Bhuta et Bhutini = disparus, fantômes, esprits errants) réclamant une part des entrailles et du sang de l'ennemi dont Bhimsen se délecte. Ceci n'est pas sans rappeler là encore le lieu tantrique de prédilection de Bhairava, à savoir les charniers, où il est accompagné de deux Pretas (esprits avides) Il y sème la terreur (Skt = Bhima) et y constitue une armée effroyable (Skt = Sena) désireuse de chair humaine.
D'un point de vue initiatique, il faut voir dans ces représentations morbides une allusion au dépouillement des artifices et des faux-semblants, comme le chien Shvan de Bhairava qui mange les chairs jusqu'à l'os. C'est à dire une remise à nue de nos habitudes, de notre véritable nature que le seigneur de la mort saura traquer sans relâche jusqu'à ce que la vérité soit révélée.