Authentique trompe tibétaine réalisée à partir d'un fémur humain tronçonné sur lequel un pavillon en alliage d'argent a été emmanché.
On nomme cet instrument à vent rKang-gling (Kangling) ce qui signifie "flûte de jambe".
L'ascendance indienne de ces trompes est certaine, même si elles étaient globalement assez méprisées durant la période médiévale du sous-continent.
Il est intéressant de s'attarder sur les origines de ces instruments dans le shivaïsme, afin de mieux comprendre la filiation de leurs usages dans le bouddhisme tantrique du Vajrayana.
Ainsi pouvons-nous évoquer la secte shivaïte des Kapalikas (ce qui veut dire "porteurs de crânes"), au sein de laquelle les initiés utilisaient des parures et instruments en os humains (Damaru, Kangling, Kapala, ...)
Premièrement car ils pratiquaient des ascèses dans les charniers et que les ressources en ossements ne manquaient pas. Deuxièmement pour marquer les esprits par leur comportement transgressif, leurs rituels tantriques poursuivant le développement de Siddhi (accomplissement de prodiges par des capacités supra naturelles) qui transcendent les conventions mondaines illusoires.
Troisièmement par assimilation du corps à un instrument yogique tout entier, propre a la Sādhana (accomplissement de méthode visant à un objectif spirituel ou religieux)
Une autre source, cette fois dans la mythologie hindoue des Puranas, témoigne d'une liaison entre la "flûte de jambe" et le sage Rishi Dadhichi. En effet, ce dernier est connu pour son sacrifice ultime s'appliquant à offrir ses os ayant accumulé une force vitale incommensurable, dans le but de fabriquer des armes létales contres les Asuras (démons)
La principale arme d'Indra en os de Rishi Dadhichi étant le Vajra : porteur de toute l'énergie d'altruisme, d'abnégation, de détermination sans faille, seule capable de terrasser le mal à sa racine à l'instar d'un coup de tonnerre.
Plus tard, il est dit que Shiva voulant honorer Krishna lors de son Darshan (vision divine), lui offrit une flûte conçue à partir de quelques os de Rishi Dadhichi qu'il avait soigneusement conservés.
Notons en outre que Rishi Dadhichi est fréquemment figuré avec une tête de cheval, or le son du Kangling est comparé au hennissement du cheval.
Nous voyons au travers de ces deux origines indiennes comment le Kangling tantrique tibétain s'est adjugé ses propriétés majeures :
- convocation des divinités courroucées et Dakinis (pour espérer bénéficier de leur initiation)
- subjugation des esprits malins, anéantissement des ennemis du Dharma
- participation active aux pratiques auto-sacrificielles du corps (illusion du "moi", agrégats formant l'ego) comme Chod
- rappel de l'impermanence comme base de l'existence conditionnée (invitation au détachement du Samsara par rupture du désir de re-naissance)
Cependant, contrairement à l'usage des Kapalikas, il s'est délesté de la volonté d'acquérir des Siddhi pour ce qu'ils sont (le bouddhiste les considère comme des résultantes mineures non caractéristiques d'un quelconque niveau de réalisation spirituelle, il serait même fortement nuisible de s'en prévaloir...)
Comme tout outil ou vecteur de la panoplie des "moyens habiles" (Upāya), les Kangling se veulent le plus efficace possible et adaptés aux objectifs de l'adepte. Leur provenance, leur fabrication réclament de ce fait une grande attention et un savoir ésotérique ancestral approprié.
Pour ces raisons, les fémurs jeunes sont très recherchés (force vitale accrue) Tout comme la couleur très blanche (luminosité, clarté de la Vue)
La jambe droite est naturellement destinée aux hommes, la gauche aux femmes.
La cause de la mort est également étudiée pour catégoriser les Kangling : violente (soldats, meurtres) pour la colère redirigée vers les obstacles à l'Eveil ou douce (naturelle, femme en couche) pour l'amour, la compassion, l'apaisement et la protection.
Sont écartés, les individus décédés de maladies altérant la qualité des ossements (droits, rigides, épais) ou les personnes au caractère / comportement déviant (meurtriers, agressifs, égoïstes, ...)
Un mauvais choix de Kangling peut s'avérer négatif pour son possesseur, tel un instrument désaccordé qui ne ferait qu'engendrer de la disharmonie. A l'inverse, on prête des pouvoirs extraordinaires aux os de Bodhisattvas rayonnants de Sagesse.
Enfin, la forme est évaluée comme particulièrement propice lorsque la longueur du fémur comporte une arrête saillante (trancher les illusions telle l'épée de Manjushri) D'une façon générale, les caractéristiques physiques de l'os sont envisagées tel un microcosme, avec ses cavités (grottes de méditations), ses montagnes (contact avec les mondes supérieurs), ses plaines (lieux de fertilité, repos, danses), ses symétries (son franc, net) et ses asymétries de condyles (créant les modulations subtiles du son)
Tenus en main gauche (celle du cœur, qui reçoit la Sagesse. La vacuité : le son créateur conditionné dans l'espace inconditionné), les Kangling sont joués du coin de la bouche pour ne pas heurter les Damaru agités simultanément de la main droite (celle qui donne et agit avec Méthode. Les moyens habiles hérités de tous les Bouddhas et qui procurent la "grande félicité")