Ce petit bassin en forme de calotte crânienne reposant sur un trépied est en bronze jaune fortement patiné.
Il s'agit d'un Kapala (Thod pa = crâne ou tête de mort ou coupe crânienne) C'est un objet rituel du bouddhisme tibétain Vajrayana, destiné à recevoir des substances corporelles ou substituées (Khrag kapala lorsqu'il s'agit de sang ou Sgyu ma kapala lorsqu'il est garni de chaire ou d'intestins) Ainsi le Kapala représente l'aversion, le sang le désir attachement et les viscères (la chaire) l'ignorance (illusion du corps permanent, mirage, hallucination) : nous avons les trois poisons racines de la souffrance consommés par les déités courroucées invitées au festin, c'est à dire intérieurement dépassés par l'officiant tantrique.
Comme bien souvent, ce n'est pas un artéfact typiquement tibétain mais importé du tantrisme indien : citons par exemple Kali la noire, Shiva (dans sa forme de Kalabhairava qui expose le crâne de Brahma) ou les Yogis shivaïtes (Kapalika) dont la volonté est d'accoutumer leur esprit à la mort et ultimement de la transcender par sa proximité immédiate au travers du résultat de la désagrégation des corps charnels.
A l'instar des Kanglings, il est incorrect de croire que les crânes utilisés sont ceux de grands Lamas ou pratiquants avancés du Dharma. Ceci est une mauvaise information circulant sur le web qui n'a pas ou peu de réalité historique. Gardons en mémoire que le Vajrayana se veut le plus direct et efficace possible pour atteindre l'Eveil. De ce fait les Kapalas les plus recherchés sont ceux censés avoir un haut pouvoir magique (puissance) : victimes de meurtres, mort violente, enfants pubères, enfants nés d'une union transgressive.
Pourquoi ? Souvenons-nous que le Kapala est un réceptacle sacrificiel des trois poisons, plus la charge émotionnelle en lien avec l'histoire du crâne est forte, plus les énergies destructrices des déités courroucées invoquées seront tranchantes pour purifier et transformer (disons "déconstruire" les conditionnements du pratiquant tantrique) Ce qui est offert à la férocité des déités c'est l'ego, l'illusion du "moi", l'attachement au corps constitué d'un agrégat temporaire.
Le Kapala est un attribut à l'interprétation protéiforme. Pour le comprendre, il convient de toujours l'analyser dans son contexte cultuel et iconographique précis :
- quasiment toujours soutenu par la main gauche (sagesse) parfois avec un Kartika au-dessus saisi en main droite (méthode)
- utilisé pour l'aumône (illustration que la vie se nourrit de la vie, que tout état transitoire d'un objet composé est voué à la dissolution pour être réintégré - réingéré - recombiné à l'infini)
- employé pour les offrandes (apaisement des déités courroucées, pacification de l'esprit, détachement de la matière)
- présentés par deux (sagesse et moyens habiles sont indissociables)
- positionné devant le cœur (fusion des Bodhicittas rouge et blanche, vérités relatives et absolues se combinent dans la perception non-duelle)
- positionné devant le nombril (cessation de reproduction par la matrice utérine)
- rempli de substance à la couleur sombre (anéantissement des poisons de l'esprit)
- surmonté d'un vase de longue vie Tsebum (Kapala de Guru Rinpotché - Padmasambhava inondé d'un océan de félicité)
- contenant du sang qui tourbillonne (dextrorsum dans la pratique de tantra féminins de sagesse ou senestrorsum dans la pratique de tantra masculins de méthode) et en ébullition (manifestation de la présence de la déité, chaleur interne par l'accomplissement du Yoga Tummo)
- posé sur un trépied (le triangle du feu, élément ardent des déités courroucées)
Notre exemplaire est coiffé de trois têtes de mort souriantes rappelant les Citipati et regardant dans trois directions. Elles sont là afin d'accentuer la clé de résolution de la dualité passant par le ternaire, le symbolisme du triomphe de l'Eveil sur les trois mondes, les trois temps et d'indiquer que les trois corps (Kayas) d'apparence séparés sont confondus en remontant à la même source. >br>Tandis que le Boddhisattva central à l'avant du Kapala arbore le diadème à cinq fleurons des Kleshas (afflictions), dépassés, purifiés et transmutés en cinq sagesses.
L'intérieur de notre Kapala porte toujours les traces de matières organiques brunes qui se sont déposées. Il s'agit très plausiblement d'un mélange de vin rouge substitué au sang réel, parfois agrémenté de denrées molles simulant des organes ou de plantes.
Boire le contenu d'un Kapala est un acte à haute portée initiatique marquant une étape majeure de transfert d'énergie et de sagesse d'une divinité de méditation (Yidam) vers le pratiquant. En vertu des adages "nous sommes ce que nous mangeons" ou "que ton aliment soit ta seule médecine", toute la profondeur des symboles du contenu et du contenant est absorbée pour être transformée en pure énergie spirituelle. Il scelle également un engagement renouvelé envers soi-même d'atteindre l'Eveil, qui transcende les peurs et brise les derniers attachements à l'illusion d'un soi permanent, substantiel et indépendant.