Cette ancienne statuette en jadéite est originaire du Japon. Elle est une rare représentation d'une divinité bouddhiste nommée Kisshōten (ou Kichijōten) dont la filiation est indienne puisqu'elle n'est autre que Sri Lakshmi (= la bienheureuse splendeur), déesse de la prospérité et épouse de Vishnu. En fait, il s'agit plutôt d'une double assimilation car son apparence révèle un style résolument chinois dans les canons de beauté de la cour des Tang : une robe enveloppante aux manches amples, soigneusement nouée à l'aide de rubans et doublée par un large foulard retombant ; une coiffure ramassée en chignon conique ; une silhouette bien charpentée voire charnue ; un visage carré et mature.
Ainsi, cette iconographie témoigne de l'influence culturelle des artisans venus de Chine dans le sillage des Bhikkus pour orner de peintures et statuaire les nouveaux temples japonais, démontrant qu'au-delà de la diffusion de la doctrine ou des rites, ce sont les figures bouddhiques qui véhiculent une esthétique allogène.
L'apparition au Japon de Kisshōten semble dater du VIIIe siècle, avec la traduction du Sutra "de la Lumière d'Or" (Konkomyo kyo Saishoo) sous la dynastie Tang. Cet aphorisme bouddhique enjoint à se conformer au Dharma enseigné, afin de bénéficier de la protection des rois célestes et autres entités salutaires. Adopté par le chef d'un pays et tout un peuple en bénéficie : c'est ainsi que le Konkomyo kyo fût introduit comme Sutra national du Japon. Kisshōten personnifie en premier lieu l'abondance notamment des récoltes agricoles, puis plus généralement de la félicité, des richesses, de l'opulence. Son lien avec la terre et sa fertilité se traduit par cette allure massive, au contact direct, de face, les deux pieds bien parallèles solidement ancrés au sol. Car la population japonaise recherchait un symbole de stabilité dans un contexte impermanent et incertain. Une déesse à solliciter pour une vie plus douce, capable d'éloigner le spectre de la misère, qui malgré ses pouvoirs supranaturels et sa noble origine soit d'un aspect abordable, authentique, proche des mortels.
Le culte de Kisshōten réussit fort bien à combler ce besoin, puisque la divinité a même dépassé ses attributs initiaux présentés dans les textes religieux, pour devenir un personnage de dévotion populaire, archétype de la richesse et de la beauté, jusqu'à intégrer le groupe des sept déités japonaises du bonheur (Shichi Fukujin)
Kisshōten étend sa main droite en Varada-mudrā (Segan-in) communément nommé "Mudra du don", indiquant par là qu'elle répand parmi les hommes tout ce qu'elle détient en signe de charité absolue (détachement à la matière, dépossession au profit des autres sans rien attendre en retour : celle qui peut tout, mais ne veut rien...)
Tandis que sa main gauche levée, présente logiquement le Cintamani (Nyoi-hōshu) ou Joyau exauçant les vœux, à l'instar des Bodhisattvas. Le Cintamani est commun à Vishnu, il a des propriétés extraordinaires de purification, guérison et satisfaction substantielle. En cela, il concentre toute la capacité de Kisshōten à transformer les souhaits des pratiquants du Dharma en réalité tangible selon leurs mérites. Ces concessions matérielles ou spirituelles sont accompagnées de Sagesse, c'est à dire de leur jouissance dans un cadre étique emprunt de vertu.