Cette belle lampe à huile en laiton à la patine ancienne a été coulée en Inde du sud probablement dans la seconde moitié du XIXème siècle.
Contrairement aux lampes Gaja Lakshmi (Gajalakshmi Vilakku), sa coupelle à combustible est peu profonde mais son dosseret se montre plus développé.
Il s'agit d'une Sri Vishnu Vilakku ou "lampe du seigneur Vishnu" particulièrement liée à la fête de Vishnu Deepam durant le huitième mois du calendrier lunaire hindou nommé Karttika. Cet événement important pour tous les temples et maisons Vishnouïtes est célébré plus précisément à la première pleine lune de Karttika (le temps lunaire rythme les activités spirituelles, tandis que le calendrier solaire rythme les activités humaines) Les Deepams (Dipa = "briller" ou "illuminer" ou "lampe") sont des objets dévotionnels et rituels ancestraux primordiaux de l'hindouisme. En allumant ces lampes en grand nombre, les pratiquants renouvellent le triomphe du bien, de la fidélité, de la religiosité sur les ténèbres (origine dans l'épopée du Ramayana, célébration du retour de Rama et de son épouse Sita après 14 années d'exil et une victoire sur Ravana qui détenait prisonnière Sita afin de la forcer à l'épouser : la lumière est source de prospérité, de réconfort, de libération) En outre, ils multiplient la lumière à partir du même feu, ce qui reproduit la notion d'unicité de la création (toute la multiplicité infinie de la création porte la même lumière originelle, elle est ultimement réductible à la même conscience suprême et absolue, le Brahman)
Durant le culte de Vishnu, l'officiant met en œuvre un rituel nommé Mangalarati (= "cérémonial en mouvement") au cours duquel la lampe est agitée autour du Seigneur.
Notre lampe est caractérisée par vingt quatre rayons ornant le dosseret. Ce sont en réalité des flammes ou étincelles (Prabha = "brillant" ou "éclatant" ou "splendeur") qui forment un halo. Elles sont un signe d'une présence divine dont la lumière n'est pas seulement physique, mais connaissance, conscience, beauté, immanence. Pour le pratiquant Vishnouïte, allumer cette lampe c'est donc manifester extérieurement ce qui est espéré et cultivé intérieurement. D'ailleurs, le vingt quatre renvoie aux incarnations de Vishnu, avec le nombre de ses apparences possibles répertoriées au sein des Puranas. Vingt quatre est également une référence au nombre de syllabes du plus réputé des Mantras védiques, le Gayatri Mantra (= "le chant qui libère", comprendre "le Mantra qui délivre de ses fautes / péchés"), pour son action sur toute la création (19 catégories de choses et 5 éléments) Gayatri est même un synonyme du nombre vingt quatre en mathématique indienne ancienne (qui rattache le nom des nombres à des objets ou à des sujets concrets) Ce Mantra doit être répété au moins trois fois par jour au levé du soleil, à son midi et à son couché, puisqu'il est dit Savitri (= "dédié à l'astre solaire") : le soleil est substitué à Brahma, par conséquent ses trois phases symbolisent les trois processus du Verbe dans l'univers, tour à tour créateur puis soutien et enfin destructeur. Cette vision cosmologique associée à l'onde du Mantra et à la divinité explique la figuration des deux luminaires sur chaque moitié du Prabhavali.
Habituellement, ces lampes portent le signe de Vishnu que l'on appelle Shri Caranam (= "Pied royal ou glorieux" en Tamoul) ou plus simplement Namam (= "argile blanche "pour désigner le Tilak ou marque sur le front des Vishnouïtes) Ce signe est formé par deux branches en "U" et au centre une ligne rouge. Parfois, le "U" présente des branches recourbées (jusqu'à devenir des spirales qui font aussi écho à deux attributs majeurs de Vishnu, la conque et le Chakra) donnant à l'ensemble une allure de "fleur de lys" : ce sont les pieds de Vishnu (Perumal Patam = "pieds de dieu") et au centre son épouse Lakshmi. Comprendre par ce symbole que la dévotion à Lakshmi mène à Vishnu qui lui-même montre le chemin de Moksha ("l'Eveil", la grande "libération", la fin de l'esclavage du Samsara) Cet acte d'abandon (Sarana) en se prosternant littéralement aux pieds du dieu se nomme Sharanagati. Ainsi le dévot prend refuge en Vishnu, ce n'est pas du tout un acte désespéré de rejet du monde, sa foi l'autorise à penser qu'en se présentant en totale humilité, vulnérabilité et dépouillement (sans ego, sans ambition matérielle) il obtiendra la protection indéfectible du dieu, le repos et la paix éternelle.