Cette lourde statuette coulée en bronze est d'origine indienne. Sa finesse et sa belle patine mordorée en font une pièce de collection attachante. Mais il ne s'agit pas seulement d'une vache sacrée richement caparaçonnée. En effet la peau de tigre sur son dos, retombant sur ses flancs nous oriente précisément vers le dieu Shiva : nous sommes en présence de sa monture, le taureau Nandi.
Puisque Shiva dompte les forces brutes de la nature incarnées dans la tigre, il se revêt de sa peau ou l'utilise comme siège de méditation (Shiva Shankar) à l'instar des grands Yogis accomplis tels les Mahasiddhas. La victoire sur le tigre est avant tout intérieure, l'animal personnifiant les poisons de l'esprit (orgueil, haine, ignorance) autant que l'ego : l'illusion du moi est dépecée, elle est portée en trophée pour marquer son abandon au profit d'un état transcendant supérieur à toute la création.
Notons au passage que l'extraordinaire puissance de prédation du tigre montre l'incommensurable difficulté du chemin spirituel à parcourir. Cependant au-delà de la peur primaire qu'il suscite, le reconnaitre pour ce qu'il est réellement le vide déjà de son apparente invincibilité, et que reste-t-il au final de sa vigueur ? une peau inoffensive, décorative, inconsistante, symbolique d'un aveuglement surpassé par l'Eveil. Néanmoins, d'un point de vue relatif, pour les êtres ordinaires dont la conscience est encore recouverte d'épais voiles obscurcissants, cette peau de tigre conserve toutes ses redoutables propriétés. Ainsi Shiva en tire parti dans notre monde manifesté impermanent, afin de protéger sa pratique (isoler le méditant des influences telluriques) et ses fidèles (transmission d'énergie et de pouvoirs) : le tigre est contraint à servir la noble cause de la déité ou de ses adeptes.
Le taureau Nandi est qualifié de "véhicule" de Shiva. En sanskrit "Vahana" a le sens de porter, soutenir, amener, conduire. Nous rencontrons ce mot autant pour les bateaux que pour les animaux à monter ou bien pour le socle d'une colonne. De ce fait, si nous voulons comprendre les rôles des quelques 55 animaux Vahanas du panthéon hindou, il convient de les analyser sous ses angles révélés par cette étymologie :
- le Vahana permet de transporter la déité d'un état indifférencié (au-delà de toute essence) vers un état de divinité accessible à l'adoration dans le monde manifesté, tout en la préservant de celui-ci (sa nature divine ne saurait être entachée par la matière corruptible)
- le Vahana permet le mouvement, l'écoulement, le flux, il est donc vecteur de l'énergie de la divinité sur terre. Le védisme, puis le brahmanisme sont en quête du Soi suprême (le Brahman absolu, source de toute vie, pénétrant toute chose) par-delà le moi utopique. Or chaque divinité nourrit le pratiquant d'une énergie capable de développer des qualités spécifiques à la fois pour vaincre les obstacles et à la fois pour éclairer la réalité ultime de notre nature visant à nous libérer. Ainsi le Vahana, en contact direct constant avec la divinité, absorbe, module et transfère ses pouvoirs pour les rendre assimilables ici-bas.
- le Vahana est l'emblème qui soutient la divinité, c'est sa base. Il en est une image aniconique. Nous le voyons ici, le Nandi paré de la peau de tigre suffit à évoquer le dieu Shiva sans même le matérialiser. En même temps, par son état animal le Vahana figure ce lien entre le divin et sa création, lui adjugeant un statut ordonnateur, régulateur, pour le bon équilibre du monde. On lui confère des dispositions, des aptitudes, des traits de caractère, des penchants humains, ce qui renforce l'idée d'interdépendance et d'unicité du vivant : on prête par conséquent autant d'égard et de respect voire de vénération à l'animal qu'à la divinité sous-entendue.
- le Vahana permet d'additionner ses propres atouts naturels (réels ou mythiques) à ceux personnifiés par la divinité. Il augmente les facultés du dieu ou tout du moins les incarne dans un contexte d'application familier compréhensible au plus grand nombre.
Concernant le taureau Nandi, il met en avant la force bestiale contrôlée, la détermination inflexible et la masculinité (pouvoir de procréation, fertilité) du dieu Shiva.
Il l'accompagne sous son apparence apaisée, car Nandi signifie "celui qui apporte la joie, le plaisir, la satisfaction, la prospérité". Placé à l'entrée des temples shivaïtes ou bien face au Lingam, le Nandi est le premier rempart de défense du dieu. Toujours prêt à servir son maître (debout ou couché avec la patte gauche relevée comme pour se lever au premier ordre), le robuste Vahana de Shiva n'est pas ménagé par le dieu pour soutenir la préservation du Dharma, que ce soit dans la guerre face aux démons ou dans les affaires quotidiennes.
Cette analogie du taureau laborieux, rendu docile, parle droit au cœur des shivaïstes qui étaient initialement agriculteurs et qui vénéraient leur dieu d'élection pour l'abondance des récoltes ou la pacification des éléments.