Cet ancien bronze d'origine birmane à patine brune, illustre une scène très rarement présentée dans la statuaire bouddhique et bien particulière de la vie de Siddhartha Gautama, futur Bouddha Shakyamuni. Il s'agit de l'épisode dit du "grand renoncement" (Mahâbhinishkramana) et plus particulièrement de la "coupe des cheveux".
En effet, c'est à l'âge de 29 ans que le prince Siddhartha Gautama décida de renoncer à la vie mondaine pour se mettre en quête du moyen de s'affranchir des conditionnements induisant la souffrance (Dukkha) qu'il avait pour la première fois saisie à la vue d'un vieillard, d'un malade et d'un mort (funérailles)
Remarquons que ce nombre 29, entre la fin de la vingtaine et le début de la trentaine, porte déjà le symbolisme du changement d'état : la dualité clivante (vie princière de faste et d'insouciance) va mourir au profit du ternaire (réconciliation, renouveau, révélation du tout par la voie du milieu) Ce qui est voilé va se découvrir par la destruction du binaire, de ce qui sépare, des vues erronées. C'est ainsi qu'une nuit, Siddhartha Gautama demanda à son fidèle serviteur Channa (nom qui signifie secret, abrité, couvert) de seller son cheval Kanthaka (nom en référence à "un ornement de cou", car Kantha est une phase de la montée de la Kundalini située au Chakra de la gorge Vishuddha. Or ce 5ème Chakra porte lui aussi la notion de "passage", lien entre le bas et le haut, l'homme devenu harmonieux par l'équilibre du corps et de l'esprit. Entre le Chakra Anahata le cœur et le Chakra Ajna le troisième œil, c'est à dire entre l'amour inconditionnel et la vue claire, pénétrante) pour le guider discrètement en direction de la forêt, hors du palais et de la ville.
Tout d'abord, Channa protesta et refusa que son prince le quitte (comprendre ici que le secret de notre véritable nature ne se laisse pas facilement découvrir...) avant de céder à sa requête. Remarquons que le départ fût nocturne, durant le sommeil des gardes du palais (une allégorie à la pacification préalable des instincts primaires, avant toute quête spirituelle de l'Eveil : il n'y a pas de combat destructeur mais une mise en sommeil)
Après avoir traversé la rivière Anoma (du Pali "supérieur", "parfait". Rivière située dans le Majjhimadesa ou "pays du milieu", encore une référence à la voie centrale, qualifiée donc ici de "voie suprême"), Siddhartha donna à Channa ses parures, habits superflus et armes (il dépose ses "métaux" qui l'enchaînent au Karma, il renonce aux attachements à la matière, il se dégage des préjugés et des concepts conventionnels) Toutefois, avant de rendre son épée, il coupe ses cheveux avec. Trancher ses cheveux, comme on le voit par l'intermédiaire de cette statue, n'est pas se raser la tête (à la manière des Bhikkhu) D'ailleurs l'iconographique bouddhique montre toujours le Bouddha avec des cheveux, car ses caractéristiques capillaires sont clairement décrites dans 9 des 80 attributs physiques du Grand homme.
Si cet épisode des cheveux coupés intervient aussi tôt après son départ, c'est que symboliquement les deux sont intimement associés. Précisément, les cheveux sont l'archétype de l'impermanence, du renouvellement, du "moi" sans substance. Les hindous se rasent la tête en signe de deuil. Les cheveux sont la première partie visible du corps sortant du ventre de la mère, par conséquent porteurs de l'idée de naissance. Et puis, la longue chevelure patiemment entretenue démontre son pouvoir mondain, sa noblesse. On en conclu alors facilement que l'amputation volontaire et éclairée de ses cheveux renforce l'idée de grand renoncement : aux apparences trompeuses, à la vie ordinaire, au cycle sans fin des re-naissances. Il y a même un mudra spécifique qui désigne cette action historique : le Kesahasta (= saisir les cheveux avec les mains) réalisé avec les bras levés.
L'épée n'est pas l'outil idéal pour couper des cheveux, par contre elle est l'arme du Bodhisattva Manjushri qui tranche efficacement les liens samsariques et déchire les voiles obscurcissants la luminosité naturelle de l'Esprit. Ajoutons que Siddhartha aurait dit en lançant une poignée de cheveux au ciel "Puissent les cheveux qui me restent ne plus pousser, ni se perdre !" : une autre parabole à interpréter sur le plan de la voie médiane (entre ascétisme et matérialisme) ou sur le plan de la détermination à atteindre l'Eveil (plus de mort, plus de naissance)
Dans la scène de ce bronze, le cheval Kanthaka au premier plan parait abattu, car il sait qu'il ne reverra pas son maître.
En effet, après s'être dessaisi de tous ses attributs princiers, Siddhartha renvoya Channa et Kanthaka au palais afin que ses armes, vêtements et cheveux soient rendus au roi comme message de sa conversion définitive. Une nouvelle fois Channa tenta de s'opposer à le quitter (la résistance des portes menant au tréfond de sa nature), mais il finit par obtempérer. Kanthaka fût si triste qu'il mourut de désespoir (Kanthaka était né le même jour que le prince, il s'agit donc là d'une allégorie de la mort à la vie profane. C'est l'homme ancien qui est en deuil et fini par disparaitre au profit de l'homme nouveau, radieux, en quête de la Vérité. D'ailleurs Kanthaka eut une renaissance favorable comme Deva à Tavatimsa, qui est une demeure céleste plus proche de la Connaissance)
Les seuls témoins de cet épisode durant lequel le prince Siddhartha Gautama se coupe les cheveux sont de ce fait Channa et Kanthaka. Or au second plan se trouve un autre personnage, une femme à genoux présentant un grand bol. Il pourrait s'agir de Sujata (= de bonne naissance. Il est dit qu'elle fût mère du Bouddha 500 vies passées...) qui offre un bol de Kheer (riz sucré au lait) à Siddhartha pour rompre son ascèse extrême de six années (fin de l'errance, de la mortification, au 6 du désir d'accomplissement spirituel par la négation de son état charnel s'ajoute le 1 de l'Amour inconditionnel dont Sujata est substitut et qui mène au 7 de la Sagesse), reprendre des forces et ainsi développer la voie médiane (Madhyamapratipada) qui le mène à l'Eveil. Mais dans ce cas, sa présence est anachronique, comme un trait d'union avec ce qui va suivre...
Quant à Siddhartha, il est placé au troisième plan, au sommet du mont Meru (axe du monde) : en synthèse de Sujata (la compassion, la Sagesse) et Channa (la Connaissance, les moyens habiles) Notons que son Asana n'est pas encore celui du lotus, mais ici du Ardha Padmasana ou demi-lotus : il est en route sur le chemin de l'entraînement de l'esprit et cet Asana permet au Prana de s'élever.