Cette ancienne statuette en bronze très patinée est probablement d'origine japonaise. Elle montre le Bouddha allongé sur un piédestal rectangulaire Padmapitha à double corolles. A l'instar du gigantesque Bouddha de Nanzoin situé à Fukuoka. Cette position est dite de l'entrée dans le "Parinirvāna", c'est à dire l'état au-delà (Pari) du Nirvāna, à comprendre par "extinction complète" au moment de sa mort physique.
En effet, le Bouddha Shakyamuni âgé de 35 ans (3+5 = 8 le sacrifice) avait déjà atteint le Nirvāna par l'Eveil de son vivant sous l’arbre Bodhi à Bodh-Gaya, 6 ans après avoir quitté son palais (6 = annonce du changement) L'étymologie de Nirvāna nous renvoi à une flamme qui s'éteint, non par une action extérieure mais plutôt par une disparition d'elle-même faute de combustible. Cette extinction est celle des trois "soifs" (soif de vivre, soif de ne plus vivre, soif de plaisirs), ces "soifs" insatiables de l'existence ordinaire sont le combustible qui nous attache au Samsara par les actions que nous créons (Karma) pour le renouveler encore et encore.
D'ailleurs le terme Upādāna pour qualifier l'appropriation, la prédation, l'attachement, a pour origine le bois apporté pour alimenter le feu : sous l'angle de la doctrine bouddhique, c'est une métaphore de l'énergie déployée afin de proroger toujours plus le "moi" et ainsi de nourrir le cycle perpétuel des renaissances. En cessant d'entretenir les soifs qui produisent les conditions des existences futures, le Bouddha laisse le processus s'achever sans agir (blocage du Karma) telle une flamme à court de combustible. Sans désir (projection à l'encontre de la réalité) le "moi" arrête de se re-produire. L'Eveillé triomphe ainsi de la mort, en vertu du fait que ce qui n'est pas né ne peut mourir (An upādi sesa Parinibbāna = "l’extinction sans substrat de renaissance")
Du reste, pour enrichir la représentation du Nirvāna, il est dit que le Bouddha a atteint l'état d'Amata (= le "sans mort" en Pali) : il s'est soustrait au processus de conditionnement de la mort par l'Eveil ou connaissance libératoire (connaissance de toutes ses vies antérieures, connaissance du mécanisme du Karma et connaissance de la sortie définitive de la misère du Samsara)
Toutefois étant déjà pleinement éveillé, on peut légitimement se demander en quoi consiste la mort d'un homme ayant atteint la bouddhéité au-delà de tout conditionnement. Puisqu'aucun phénomène n'existe réellement en soi, en dehors de notre Esprit, pouvons-nous imaginer qu'un être pur ayant réalisé sa propre nature puisse continuer à vivre avec un corps "impur" soumis à la maladie et à la mort ?
Parler d'un Esprit pur habitant (s'incarnant dans) un corps charnel revient-il à suggérer que la matière existe par elle-même, qu'elle suit inexorablement, indépendamment et naturellement un processus entropique de dépérissement ? Selon l'école du Mahayana, la réponse est dans le Trikāya : le Bouddha a trois corps indissociables, dont le Rūpakāya (corps de "forme" ou d'apparence composé du Sambhogakāya et du Nirmāṇakāya) avec lequel il s'est volontairement manifesté comme Bodhisattva pour venir au secours de tous les êtres sensibles et montrer la voie de la libération, mais son troisième corps (Dharmakāya) demeure pur, inconcevable et transcendant comme abandon de toute imperfection.
En nous penchant de plus près sur le récit historique du Parinirvāna du Bouddha Shakyamuni, nous révélons un puit de symbolisme et d'enseignements, au sein duquel tout indique qu'il ne s'agit nullement d'une mort "ordinaire"...
Ainsi, le Maha-parinibbana Sutta (DN16) révèle que le Bouddha ne se laisse pas "surprendre" ou devancer par la mort, au contraire il l'annonce précisément à son proche disciple et cousin Ananda, ceci 3 mois avant son Parinirvāna (le nombre 3 exprimant le dépassement du binaire, la synthèse, la totalité, le retour à l'Unité par la voie du milieu) : "Et c'est ainsi, Ananda, qu'aujourd'hui au sanctuaire de Capala le Tathâgata a renoncé à sa volonté de survivre." Ceci suggère le contrôle du corps soumis à la volonté de l'Esprit.
La cause viendra de Cunda (artiste qui travaille l'ivoire, une matière liée à ce qui subsiste ou se révèle pure et incorruptible après la mort), qui est de par sa famille un travailleur des métaux (métallier, forgeron, orfèvre de basse caste : ce qui tue ce sont tous ces métaux aveuglants, pesants, trompeurs, que nous portons autant en nous que sur nous et qui attachent fermement à la roue du Samsara) Il fait préparer en offrande et en l'honneur du Bouddha un banquet, dont un plat de Sukara-maddava (à comprendre comme des "friandises de sangliers", un qualificatif des champignons) Ce qui parait bien curieux pour un diner célébrant le Bouddha, car dans la culture brahmanique ces aliments provoquaient le dégoût. Les champignons sont dans la liste des aliments impurs, consommés par des inconscients ou des barbares. Cependant, sur un plan ésotérique cette aversion a sa source (notamment grecque) dans l'association des champignons comme passerelle entre la vie et la mort, monde visible et monde souterrain. Ce sont des portes ouvrant aux grands mystères de l'existence, pour peu que l'on soit en capacité de dépasser sa peur de mourir.
Là encore, le récit démontre que le Bouddha consomma ce plat de champignons en pleine conscience, puisqu'il demanda expressément à Cunda d'enterrer les restes de Sukara-maddava, car dit-il "personne sur terre et dans les cieux ne pourrait l'assimiler". Nous pouvons en déduire que la force de cet aliment (sacré parce qu'il donne accès au Parinirvâna) est trop prodigieuse pour être supportée (réalisée, transformée) par Ies autres créatures des six mondes, qu'elles soient des animaux, des hommes ou même des dieux...
Se sachant désormais atteint d'une maladie mortelle, le Bouddha sollicita Ananda pour se rendre à Kusinara (ancienne ville de Kusāvatī mesurant 12 yojanas de longueur pour 7 yojanas de largeur : 12x7 = 84, "les rapports du monde nirvanéen, 80, à la loi naturelle, 4, dans les relations
harmonieuses du monde - 8 + 4 = 12" - selon R. Allendy. D'ailleurs traditionnellement l'axe du monde, le fameux mont Meru, est décrit comme ayant une hauteur de 84 000 yojanas. De même, nous pouvons aussi évoquer les pouvoirs supranormaux des Grands Adeptes fondateurs de lignées que sont les 84 Mahasiddhas, ...)
En chemin il désira se reposer un moment, assis sur sa robe pliée en quatre (malgré sa faiblesse, il domine toujours le quatre de la matière)
Puis il voulu étancher sa soif, mais le seul point d'eau disponible était un ruisseau boueux souillé par le passage de cinq cents chariots. Toutefois, pour la consommation du Bouddha elle fût miraculeusement redevenue claire et pure (l'eau c'est la connaissance, le nombre 500 place l'homme harmonieux au plan cosmique supérieur, les chariots sont les Dhammas : ainsi le Bouddha marque ici sa vue pénétrante des lois de la nature et du cosmos qui deviennent limpides propres à pénétrer l'Esprit de connaissances transcendantes. Nul besoin de puiser dans une source lointaine comme le souhaitait Ananda, le Bouddha lui indique que tout est là à nos pieds, cependant encore faut-il la distinguer pour l'homme ordinaire dont l'agitation du mental ne fait que la troubler !)
Toujours sur sa route vers Kusinara, un Pukkusa (= celui qui enlève les déchets, balaye les fleurs laissés dans les sanctuaires) du clan des Mallas offrit un présent au Bouddha qui accepta : c'était une robe cousue d'or, mais qui se révéla finalement terne comparée à la peau éblouissante de l'Eveillé (l'Eveil surpasse toutes les richesses matérielles imaginables. Tout ce que nous avions rêvé en homme ordinaire s'éclipse sans effort)
Ensuite il se dirigea sur les berges de la rivière Kakuttha (= de Kuṣṭha, une plante antipoison, qui soigne la lèpre) dans le but de se baigner et boire (purification, élimination des causes de la mort)
Enfin il sollicita de traverser une autre rivière nommée Hiraññavati (= 90 éclats, diamants. C'est à dire l'indestructible connaissance réalisée) pour rejoindre un bosquet de Salas (arbres à floraison brève, pour nous avertir de la fugacité des conditions favorables à l'étude du Dharma, de la fragilité de la précieuse existence humaine. Le bois de Salas est également bénéfique pour la construction des temples. En lien avec le terme "Shala", être à la maison, enceinte couverte, rempart, refuge des justes. Mayadevi donna naissance à Siddhartha Gautama sous un Sala)
Etendue par terre, entre deux Salas jumeaux (la voie médiane, la non-dualité) sa robe fût pliée en quatre (suprématie sur le monde conditionné) afin que le Bouddha s'allonge sur son flanc droit (posture dite du "lion", la tête ne touche pas le sol, la raison s'élève au-dessus de tout concept ou asservissement), un pied posé sur l'autre (parfait équilibre intérieur), pleinement conscient et en état absolu de discernement.
C'est alors qu'un ascète errant (un Yati dont les passions sont complètement soumises, mais qui demeure dans le questionnement, la réflexion) se présenta à la onzième heure et réclama à Ananda d'être enseigné par le Bouddha dons les forces physiques s'amenuisaient. Après deux refus d'Ananda, sa troisième requête fût finalement entendue du Bouddha, exaucée et sa ténacité récompensée. Il se nommait Subhadda, fût le dernier converti par le Tathāgata en personne et devint un Arahat (cet épisode souligne que l'Eveil est obtenu "en force" par le onze de la transgression : Subhadda a osé dépasser les limites des conventions, il a agit avec détermination et certitude pour briser l'enceinte des croyances asservissantes par trois coups afin d'accéder à la Connaissance directe qui le mènera à la Lumière)
Accompagnant son dernier souffle, les Bhikkhus entendirent ces ultimes paroles du Bouddha : "Toutes choses composées sont sujettes à disparaître. Efforcez-vous avec sincérité." (le vouloir sans désir amène au détachement des phénomènes conditionnés donc impermanents)