Cette ancienne statuette signée à l'arrière est en bronze doré. Elle représente un Vidyârâja (= roi de la science) ou Myô-ô en japonais ou Mingwang en chinois. Les Vidyârâja ont une filiation certaine avec des Dieux védiques de l'Inde comme par exemple Bhairava. Ils sont adoptés progressivement dans le bouddhisme japonais à partir du IXème siècle par l'intermédiaire des écoles tantriques Shingon et Tendai qui revendiquent une bouddhéité primordiale originellement pure en chacun des êtres sensibles et même dans toutes les expressions de notre univers phénoménal.
Traditionnellement les Vidyârâja principaux sont au nombre de cinq, puisqu'ils sont associés :
- aux cinq Bouddhas de Sagesse (Dhyani Bouddhas de méditation) dont il sont les manifestations courroucées
- aux quatre directions cardinales, plus le centre (au sein des Mandalas ou dans les temples ou dans les rituels tel celui des "cinq autels") comme gardiens des portes contre les influences négatives et autres tourments
Un Vidyârâja est détenteur de "science" magique ou ésotérique, c'est à dire l'art d'utiliser la puissance des Mantras et des divers moyens habiles faisant triompher le Dharma (la vue pénétrante) au détriment des inclinations mondaines ordinaires (l'ignorance) Il personnifie également toute l'énergie de compassion tirée du Dhyani Bouddha, conquérant de sa véritable nature, qui a dépassé et transmué les afflictions (Khlesha) faisant obstacle à l'esprit d'Eveil.
Notre statuette est le roi de sagesse Gundari Myô-ô ou encore appelé Kundalî. Son origine japonaise est donc certaine, puisqu'il n'est quasiment jamais représenté en dehors de ce pays. Le Terme Gundari est une déclinaison sinisante du Kundalin ou récipient contenant l'élixir de "non-mort" (Amrita ou Kanro en japonais, nectar qui libère du cycle infernal des renaissances)
En effet, étant positionné au sud comme émanation du Bouddha Ratnasambhava (Hōshō Nyorai), il détient le remède universel qui transforme l'orgueil de l'ego en sage équanimité. Kundalî porte des bracelets de serpents aux poignets et aux chevilles, encore un héritage hindou : ils symbolisent la délivrance par la Kundalini lovée à la base du Muladhara Chakra, qui "réveillée" de manière adéquate remonte tel un serpent le long du Nadi central Susumnā, rallumant le pilier de Lumière ou de feu (Lingam de Shiva) qui viendra transpercer le Chakra couronne pour unifier l'Esprit avec le Brahman au-delà de la conscience.
Ici Gundari Myô-ô apparait sous une forme à huit bras et trois visages, rarissime surtout dans la statuaire japonaise. Sa position est assez dynamique, les pieds reposant sur deux lotus (Fumiwari renge za) au sommet d'un rocher. Ses bouches font apparaitre des crocs menaçants. Ses cheveux sont hérissés pour renforcer sa dureté, la vigueur de son expression générale. Il est vêtu d'une peau de bête, en trophée de la victoire de la raison sur les instincts animaux.
A l'arrière de sa tête, un halo de feu souligne toute sa colère dirigée contre les trois poisons à consumer pour reprendre possession de sa nature fondamentale et mettre fin à la souffrance. Une de ses mains saisit fermement un grand trident (Trisula ou Sansageki), une seconde brandit un Vajra à cinq branches, et une troisième soutient une roue du Dharma (ou roue d'or Kinrin)
Cependant, ce ne sont pas ces attributs somme toute classiques dans le panthéon du bouddhisme tantrique qui distinguent Gundari Myô-ô, il convient de s'attarder sur ses bras croisés devant sa poitrine... En effet, ce geste atypique est qualifié de Daishi in c'est à dire le sceau de "Grand Maître" ou même de "Grand guerrier" : chemin et but se rejoignent devant l'Anāhata Chakra (cœur) de la compassion pour triompher de toute illusion par la conscience pure non duelle. A la croisée de l'Anāhata Chakra, de couleur verte car il mêle le bleu du ciel au rouge du feu de la vie, se situe l'union du corps et de l'Esprit (point d'équilibre entre les 3 Chakras inférieurs et les 3 Chakras supérieurs)
C'est une absorption totale du monde extérieur dans son monde intérieur : ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, l'amour devient inconditionnel, au-delà des formes et des attachements. Par ce Mudra, Gundari Myô-ô marque un sceau qui consiste à ne plus vouloir pour un "soi" insubstantiel. Il peut tout, mais ne veut rien qui continuera à alimenter l'illusion d'un moi indépendant de causes et de conditions.
Comprenons que cette réalisation est le résultat naturel de la dissolution de l'ego, point d'ascèses mortifères ou de renoncements brutaux qui ne font que renforcer l'idée d'une dualité matière-esprit, bien-mal, ... Lorsque la construction mentale du "moi" cesse, la production samsarique cesse (karma) : que reste-t-il alors à défendre ? L'être Eveillé se met naturellement au service d'autrui, car il ne voit plus l'autre séparément. Il aime sans réserve, avec une Beauté éthique absolue que les hommes et femmes plongés dans l'ignorance prennent pour un sacrifice ou pire pour un anéantissement. Au contraire, la libération confère une puissance infinie qui s'exprime au service du tout, une capacité d'action illimité visant à la cessation de la souffrance.