Cet objet bouddhique de petite dimension a une fonction votive. Il est dédié à la pratique personnelle domestique, à la fois pour le culte et pour être disposé sur un autel dans son aspect de mémorial. Il s'agit d'un emblématique Chorten (Mchod Rten) tibétain, dit Stupa "Uddesika" (Chorten miniature d'usage individuel ou rituel, lié à une intention, une aspiration, qui cible précisément quelqu'un ou quelque chose)
Si les Stupas du sous-continent indien sont vraisemblablement d'origine antébouddhique (le Caitya qui est un tumulus de pierre et de terre), c'est bien à partir du Parinirvâna du Bouddha "historique" Sakyamuni que ces derniers ce sont considérablement développés et sophistiqués dans leur structure. Lorsque le Stupa arrive au pays des neiges avec la première diffusion du bouddhisme (IV-VII siècle), il subit une mutation incorporant quelques éléments d'architecture proprement tibétaine, même si fondamentalement il demeure fidèle au proto-Stupa que le Bouddha aurait décrit à son cousin et proche disciple Ananda : une base carrée à degrés, un dôme en forme de bol renversé (Anda) et un mât couronné élancé (Stambha)
Les Chortens tibétains immédiatement reconnaissables ont la particularité d'avoir un Anda en forme de "bulbe", alors qu'au Sri Lanka et en Asie du sud-est les Stupas aux dômes proéminents ont clairement une apparence de "cloche". Sauf dans sa déclinaison de Kumbum (comparable à un temple à plusieurs niveaux et chapelles, tel celui de Gyantsé), même les plus grands Chortens sont clos et ne permettent pas une entrée dans l'édifice. Les pratiques de dévotion se font donc toujours à l'extérieur par circumambulation à main droite (dextrorsum) en cheminant sur un Pradakshina (du sanskrit Parikrama qui signifie "marcher en rond" ou "suivre un cours d'eau depuis sa source")
Car il convient de comprendre qu'à l'instar de la voie bouddhique, la force agissante d'un Stupa n'est pas dans son apparence extérieure mais bien dans ce qui est invisible pour les yeux : son contenu avec son "arbre de vie", ses reliques, ses Mantras, sa multitude de Tsa Tsa, ... En effet, le Stupa est apparenté à l'esprit du Bouddha et non à son corps (la statuaire) ou à sa parole (les textes, les Sutras)
Un Stupa non chargé et non consacré (creux, vide) ne présente par conséquent aucun bénéfice spirituel, il n'est qu'objet inerte de décoration. Pire, selon la croyance populaire tibétaine le vide pourrait servir de refuge aux esprits errants, le Stupa aurait alors une influence potentiellement négative pour son entourage.
Traditionnellement, les Stupas se déclinent en une série de différents modèles célébrant les huit événements principaux de la vie du Bouddha Sâkyamuni. Parmi eux, le huitième et dernier Stupa commémore son Maha parinirvâna (la grande extinction, l'entrée dans le Nirvana complet) Il est facilement reconnaissable avec son absence d'escalier et d'ornement, c'est le cas de notre exemplaire qui appartient à cette catégorie.
Plus précisément, il a été conçu dans le style fort singulier Kadam, au point de parler distinctement de "Kadama Stupa". L'ancienne école Kadampa est celle de la lignée du célèbre prince Atisha (auteur du premier ouvrage Lamrim décrivant aux pratiquants les étapes graduelles de la Voie et le Lojong ou entrainement de l'esprit : "La lampe pour la Voie de l'Eveil") Elle fût par la suite absorbée notamment par les Gelugpas.
Le Stupa Kadam porte des signes distinctifs de l'Inde ancienne qui le lie aux racines bengalaises d'Atisha pour la seconde diffusion du bouddhisme au Tibet : retour d'un Anda proéminent et en cloche, base ronde en double Padma (en substitution de la base carrée), suppression du soleil et de la lune au bénéfice d'un bouton de lotus sommital, Harmika ("pavillon ou balcon ou balustrade des Dieux") bien marqué et crénelé.
Le Stupa Kadam est tellement uni à Atisha qu'il était originellement appelé "Stupa Jowoje" (Jo bo rje), c'est à dire le "Stupa d'Atisha". L'allure générale spécifique et très épurée du Stupa Kadam s'explique en cinq raisons principales :
- L'école Kadampa prônait un bouddhisme vertueux pour canaliser les disgressions tantriques. Elle mettait particulièrement en avant Shila (l'éthique) pour débarrasser la Voie de toute pratique douteuse, plus chamanique que spirituelle, superflue. Le flamboyant décorum ésotérique ou marquant l'adoration de certains Chortens a donc été écarté.
- Atisha et surtout son disciple Dromtonpa défendaient une idée de complémentarité voire de synergie entre le bouddhisme tantrique et le bouddhisme de l'étude des textes (Sutras) D'où un Chorten assez neutre, de concorde, revenant avant tout aux fondamentaux de l'édifice.
- C'est un Chorten adapté à l'usage rituel où il est assimilé à l'esprit du Bouddha (par exemple Mchod Pa'i Mandal ou "Mandala d'offrandes")
- Atisha transportait avec lui des Chortens afin de célébrer ses Maîtres. Le Stupa Kadam répond alors aux impératifs de petite taille (généralement une vingtaine de centimètres) et de praticité (surface assez lisse, pas d'éléments cassants / fragiles)
- Il est assez aisé à couler, à sculpter et donc à reproduire en grand nombre comme reliquaire d'autel (faible encombrement) dès le XIIIème siècle.