Cette petite peinture à la détrempe sur toile de coton est un Thangka (= "peinture sur rouleau suspendu") tibétain fort ancien.
Elle est cousue sur un brocart de soie damassé violet orné de quatre symboles de prospérité "Shou" réhaussé au fil d'or.
Le dos est partiellement recouvert. Un bâton supérieur a été placé en restauration afin de le maintenir suspendu, tandis que le bâton de tension en partie basse a disparu.
Notons la présence d'une bande longitudinale contrastée de soie noire sur la face avant du montage : c'est une porte, indiquant l'entrée pour le méditant tantrique de l'espace sacré où évolue la déité.
Outre la qualité générale de son exécution, cette toile est particulièrement rare et précieuse par son sujet. En effet, l'analyse iconographique révèle avec une quasi certitude qu'il s'agit d'une forme courroucée de Vaisharavana (ou Vaisravana ou Namtheu sé "le fils de qui entend tout"), le chef des Yaksha des quatre directions.
Les Yaksha (qui signifie "rapide" dans le sens d'insaisissable comme un fantôme) sont à l'origine des esprits de la nature, demi-dieux ou démons au tempérament féroce, habitants les lieux sombres aux côtés des Nagas veillant sur toutes les richesses terrestres.
Comme à son accoutumée, le Vajrayana va assimiler cette source védique indienne, canaliser la force brute des Yaksha, les soumettre et les transformer en rois gardiens du bouddhisme, au nombre de huit. Les trésors qu'ils protègent et qu'ils sont capables de révéler aux pratiquants méritants sont devenus ceux du Dharma. Vaishravana à une épouse Naga (mi femme, mi serpent) et il garde le versant nord du mont Méru (Uttarakuru) au sein de son palais vert émeraude. Le vert est la couleur du nord pour les tibétains, c'est aussi celle d'Amoghasiddhi l'un des cinq Dhyani bouddhas, sa monture est le Garuda (ennemi des Nagas) et il personnifie la transcendance de la jalousie, la convoitise (l'envie)
Sur notre Thangka Vaishravana a donc évidemment les cheveux dressés dans un halo vert, tout comme la crinière et la queue de sa sauvage monture (tout ce qui est flamboyant, rayonne de puissance) Nous voyons déjà où la peinture veut amener le méditant dans sa quête de déracinement des trois poisons de l'esprit : un renversement des forces de possession, une réorientation de l'illusion de la matière vers la clarté du spirituel.
Ici, Vaishravana monte un lion des neiges. Or ce n'est pas son apparence initiale dans le bouddhisme tibétain, qui se conformait aux images mahayanistes classiques de roi imposant, assis sur son trône ou debout, bien portant, fastueusement vêtu et habituellement accompagné de ses huit cavaliers. Plus tardivement, vers le XIème siècle, c'est le Maître et Terton (découvreur de trésors) Atisha qui a introduit la visualisation méditative de Vaishravana surmontant un lion. Par la suite, ce fût la représentation de prédilection pour le Vajrayana, en usage durant les pratiques de déités protectrices dans les Gompas, dont ceux des écoles Sakyapa et Gelugpa.
Notre peinture montre Vaishravana qui enserre une mangouste de sa main gauche et une curieuse bannière de sa main droite. Ce sont bien deux attributs caractéristiques du roi gardien :
- la mangouste (Gter gyi ne’u le) pouvant régurgiter des joyaux (ennemie des serpents et donc des Nagas, capable de soustraire leurs trésors cachés dans les profondeurs de la terre. Par conséquent, symbole de générosité et d'accomplissement des souhaits à partir de la libération du désir de possession, à l'image de Vaishravana qui accorde aux adeptes les biens matériels ou les dispositions suffisantes au cheminement vers l'Eveil)
- la bannière (Rgyal mtshan) entourée de tissus vert et orange de Bénarès. Elle est surmontée d'une peau de tigre (victoire sur la haine) et d'un ascète nu empalé ayant le troisième œil ouvert (cela fait référence à la montée de la Kundalini, la lance figure le canal central Sushumna prenant naissance au Chakra Muladhara et qui s'élève jusqu'au sommet de la tête) Ce détail révèle que Vaishravana se manifeste ici sous sa forme "secrète" (comprenez "intelligible qu'aux seuls initiés"), avec sa "lance cadavre" (Zhing dbyug)
Mais l'indice crucial d'identification de Vaishravana se trouve en haut à droite du Thangka. Il s'agit de Vajrapani, lui aussi courroucé, avec un visage et deux mains dont la droite simule le fait de brandir un Vajra en l'air. Sa posture dynamique debout en Pratyalidhasana (pose du guerrier) est renforcée par la mandorle de flammes de la conscience pure.
En effet, Vajrapani est le Bodhisattva tutélaire de Vaishravana. Sa couleur est bleue (quintessence) pour rappeler qu'il est émanation du Bouddha primordial Vajradhara. Son lien avec Vaishravana est tout particulièrement mentionné dans un Tantra du Kangyur de la classe Charya (la conduite) nommé "Tantra du Bienheureux Vajrapani habillé de bleu" (Bhagavannilambaradharavajrapanitantra) On y apprend le mantra de Vaishravana "Om vaisravanaya hum hum paca paca chinda chinda svaha" (peut-être rédigé en lettres d'or dans le cartouche noir au bas de notre Thangka ? A traduire) dévoilé par lui-même lors d'une instruction de pratiques (Mantra accompagné de prescription d'offrandes et d'un rituel de libération) conférée à la demande du Bouddha (sans doute Akshobhya, le Dhyani Bouddha inébranlable ayant la vision juste, par-delà toute émotion dont la colère) Vaishravana est le principal protagoniste du chapitre 3, les autres Yaksha sont cités comme "les huit membres de sa suite".
Le reste des éléments iconographiques de notre Thangka se situe dans un registre plus familier pour une déité courroucée :
- trois yeux (dépassement des trois temps, capacité à voir simultanément dans le passé, le présent et l'avenir)
- peau rouge (activité de domination)
- bouche ouverte à l'haleine empoisonnée (pour subjuguer les démons) et aux canines acérées (pour sectionner les quatre liens de renaissance dans le Samsara)
- doigts crochus (pour retenir les hordes démoniaques et pour maintenir fermement les pratiquants sur le chemin de l'Eveil)
- dynamisme général de la scène, paraissant être captée sur le vif
- mer de sang inférieure (l'océan de souffrances du Samsara) contrastant avec les cieux d'azur (pure conscience, Rigpa)
- soleil et lune au-dessus de chaque épaule (analyse ultime de la vacuité des phénomènes et compassion)